L’inculpation de Pierre Wilfried Okoumba des chefs de diffamation, dénonciation calomnieuse et outrage rappelle une évidence : au Gabon, les injures publiques et les atteintes à l’honneur peuvent entraîner des poursuites judiciaires. La justice suit son cours et il ne nous appartient ni de nous prononcer sur la culpabilité de l’intéressé ni d’interférer dans une procédure en cours. Mais cette affaire soulève une interrogation autrement plus fondamentale : la loi s’applique-t-elle avec la même rigueur à tous les citoyens ?
Pierre Wilfried Okoumba est aujourd’hui poursuivi pour des faits que la justice estime suffisamment sérieux pour justifier une information judiciaire. C’est son droit le plus strict de se défendre, comme il appartient à la justice de dire le droit. Cependant, l’émotion suscitée par cette affaire renvoie inévitablement à d’autres épisodes qui demeurent gravés dans la mémoire collective des Gabonais.
Pendant plusieurs années, alors qu’il résidait en Turquie, Parfait Eyi s’est imposé sur les réseaux sociaux par un activisme particulièrement virulent contre le régime d’Ali Bongo Ondimba. Ses vidéos, toujours accessibles sur sa page Facebook, témoignent de prises de parole marquées par des insultes, des fausses accusations et des propos d’une extrême violence verbale.
Ces attaques n’ont épargné ni Marie-Madeleine Mborantsuo, alors présidente de la Cour constitutionnelle, ni Jean Ping, ni Hervé Patrick Opiangah, ni Alexandre Barro Chambrier, ni même Brice Clotaire Oligui Nguema, alors Commandant en chef de la Garde républicaine. Plus surprenant encore, des vidéos le montrent tenant également des propos injurieux à l’égard de sa propre mère en raison de son engagement politique au sein du Parti démocratique gabonais. Nous ne reprendrons pas ces propos tant leur vulgarité est incompatible avec l’éthique journalistique.
Le précédent Parfait Eyi interroge
Aujourd’hui, Parfait Eyi occupe les fonctions de directeur général adjoint de l’Autorité de régulation des communications électroniques et des postes (ARCEP). Cette évolution de carrière est connue de tous. Ce qui interpelle davantage, en revanche, c’est l’absence apparente de suites judiciaires concernant les nombreuses déclarations publiques qui ont jalonné son parcours d’activiste.
L’objectif n’est pas de réclamer la condamnation ou l’arrestation de qui que ce soit. Seule l’autorité judiciaire est compétente pour apprécier l’opportunité de poursuites au regard des faits, des preuves et de la loi. Mais une question demeure légitime : pourquoi des propos qui ont largement circulé sur les réseaux sociaux et qui restent publiquement consultables ne semblent-ils pas avoir suscité les mêmes conséquences judiciaires que celles observées dans l’affaire Wilfried Okoumba ?
Cette interrogation est d’autant plus forte que certaines vidéos montrent également Parfait Eyi, devenu responsable public, annonçant sa volonté de traquer certains utilisateurs des réseaux sociaux. Là encore, chacun est libre d’en apprécier le contenu, mais ces prises de position continuent d’alimenter le débat public.
L’État de droit ne peut prospérer sur deux poids, deux mesures
Le Gabon a choisi d’inscrire son action dans la construction d’un État de droit. Cette ambition exige davantage qu’une multiplication des poursuites judiciaires ; elle impose surtout une application impartiale et cohérente de la loi.
Le principe est simple : les mêmes faits doivent appeler les mêmes exigences juridiques, quels que soient le statut social, la fonction occupée, les opinions politiques ou la proximité avec le pouvoir.
Lorsque certains citoyens sont poursuivis pour des propos tenus sur les réseaux sociaux tandis que d’autres, dont les déclarations sont également publiques, paraissent ne jamais être inquiétés, il est naturel que naissent des interrogations sur l’égalité devant la loi.
Il ne s’agit pas d’opposer Wilfried Okoumba à Parfait Eyi. Il s’agit de défendre un principe supérieur : celui d’une justice qui traite chaque citoyen avec la même impartialité.
L’histoire retiendra moins le nom des personnes concernées que la manière dont les institutions auront répondu à cette question essentielle. Car une démocratie ne se consolide ni par le favoritisme, ni par l’arbitraire, mais par une justice indépendante, cohérente et égale pour tous.
Le Gabon aspire à un renouveau institutionnel. Ce renouveau ne pourra convaincre durablement les citoyens que si chacun a la certitude que nul n’est au-dessus de la loi et que nul n’est plus sévèrement traité qu’un autre. C’est à cette condition que la justice cessera d’être perçue comme une justice à géométrie variable pour devenir le véritable pilier de l’État de droit.
