En convoquant les responsables des médias publics pour clarifier les véritables implications de l’accord signé à Addis-Abeba, la Cour constitutionnelle reconnaît implicitement qu’un déficit de pédagogie institutionnelle s’est installé depuis l’arrêt rendu le 19 mai 2025 par la Cour internationale de Justice. Une mise au point utile, mais qui intervient alors que l’opinion publique est déjà traversée par les doutes et les interprétations les plus alarmistes sur le sort de l’île Mbanié.
Le 4 août 2026, la Cour constitutionnelle est sortie de sa réserve pour réunir les responsables des principaux médias publics gabonais, en présence de la Haute Autorité de la Communication (HAC). Objectif affiché : rappeler les exigences de rigueur dans le traitement médiatique du différend frontalier entre le Gabon et la Guinée équatoriale et expliquer la portée réelle de l’Accord d’engagement conjoint signé le 28 juillet 2026 à Addis-Abeba.
Cette initiative était sans doute nécessaire. Mais elle soulève une question que beaucoup de Gabonais se posent aujourd’hui : pourquoi avoir attendu que les réseaux sociaux s’enflamment et que l’opinion publique se persuade que le Gabon a définitivement perdu Mbanié pour engager ce travail de pédagogie ?

Une clarification devenue indispensable
Au cours de cette rencontre présidée par Dieudonné Aba’a Owono, président de la Cour constitutionnelle et de la Commission nationale chargée du différend frontalier, un message essentiel a été délivré aux responsables de L’Union, de l’Agence gabonaise de presse (AGP), de Gabon 1ère et de Gabon 24.
La Cour a rappelé que l’Accord d’engagement conjoint signé à Addis-Abeba ne constitue pas l’application immédiate de l’arrêt rendu le 19 mai 2025 par la Cour internationale de Justice (CIJ). Il ouvre simplement un cadre de concertation permettant au Gabon et à la Guinée équatoriale de convenir des modalités de mise en œuvre de cette décision, conformément aux règles du droit international.
Autrement dit, contrairement aux nombreuses affirmations relayées ces derniers jours, l’accord du 28 juillet ne signifie pas que Libreville aurait définitivement abandonné l’île Mbanié. Cette précision était indispensable tant les interprétations se multipliaient dans l’espace public.
Une pédagogie qui arrive après l’installation du doute
Si les explications de la Cour constitutionnelle ont été largement saluées, leur calendrier interroge.
Depuis l’arrêt de la Cour internationale de Justice, rendu le 19 mai 2025, les Gabonais sont restés confrontés à un dossier particulièrement complexe, mêlant droit international, diplomatie et souveraineté territoriale. Or, aucune véritable campagne d’explication institutionnelle n’avait été engagée pour aider les citoyens à comprendre la portée exacte de cette décision judiciaire et les différentes étapes de son éventuelle mise en œuvre.
Ce vide communicationnel a progressivement laissé le champ libre aux commentaires approximatifs, aux interprétations personnelles et aux spéculations largement relayées sur les réseaux sociaux.
La signature de l’accord d’Addis-Abeba a alors servi de catalyseur. Pour une partie de l’opinion, ce document a été perçu comme la preuve que le Gabon venait d’entériner définitivement la perte de Mbanié. C’est précisément dans ce climat de confusion que la Cour constitutionnelle est finalement intervenue pour apporter les éclaircissements qui auraient probablement gagné à être donnés bien plus tôt.
En matière de communication institutionnelle, expliquer après que les convictions se sont installées est toujours plus difficile que prévenir les malentendus.
Le souvenir d’une Cour plus pédagogique
Cette séquence rappelle également une pratique institutionnelle qui avait marqué les années de présidence de Marie-Madeleine Mborantsuo à la tête de la Cour constitutionnelle.
À cette époque, les grandes questions juridiques ou constitutionnelles donnaient régulièrement lieu à des explications publiques destinées à éclairer les citoyens. Sans faire disparaître les controverses, cette démarche avait au moins le mérite de rendre accessibles des décisions souvent complexes et de limiter les interprétations contradictoires.
Le contexte est certes différent aujourd’hui. Mais le principe demeure le même : lorsqu’un dossier touche à la souveraineté nationale, les institutions ne peuvent se contenter d’informer les seuls spécialistes. Elles doivent également parler aux citoyens, avec des mots simples, avant que d’autres ne construisent leur propre récit.
Une leçon pour l’avenir
En rappelant aux médias publics leur devoir de vérification, de recoupement des informations et de recours aux sources officielles, la Cour constitutionnelle assume pleinement son rôle de gardienne de la stabilité institutionnelle sur un dossier particulièrement sensible.
Cette démarche mérite d’être saluée. Mais elle met également en lumière une réalité : dans les affaires touchant aux intérêts supérieurs de la Nation, le silence institutionnel coûte souvent plus cher que la parole.
La communication officielle ne devrait pas intervenir uniquement lorsque la polémique est déjà installée. Elle devrait accompagner chaque étape importante d’un dossier aussi stratégique que celui du différend frontalier entre le Gabon et la Guinée équatoriale.
Car lorsqu’il s’agit de souveraineté nationale, informer rapidement les citoyens n’est pas un simple exercice de communication ; c’est une exigence démocratique.
En définitive, la Cour constitutionnelle a eu raison de rappeler les faits et de rétablir certaines vérités. Mais si ces explications avaient été apportées dès le lendemain de l’arrêt de la Cour internationale de Justice, puis renouvelées à chaque avancée des discussions diplomatiques, les rumeurs auraient sans doute trouvé moins d’espace pour prospérer. En médecine comme en communication publique, prévenir demeure toujours plus efficace que guérir. Et c’est précisément là que réside toute la portée de cette séquence institutionnelle.











