À Libreville, l’insalubrité n’est plus une impression : elle se voit et se respire au quotidien. Poubelles débordantes, caniveaux obstrués, marchés transformés en dépotoirs, denrées exposées à même le sol : le spectacle interroge autant sur l’incivisme des citoyens que sur l’efficacité des autorités chargées de la propreté. Pourtant, nul besoin d’attendre une descente du chef de l’État pour ramasser les ordures ou faire respecter l’hygiène dans les marchés. La propreté relève d’abord des responsabilités locales.
Les caniveaux ne sont plus des ouvrages d’évacuation mais des décharges linéaires, où bouteilles et sachets flottent sur une eau noire et stagnante ; à la première grosse pluie, ils déborderont, avec les risques sanitaires que l’on sait. Dans les marchés, plantains, tubercules et poissons fumés s’étalent parmi cartons, sacs plastiques et gravats. Aux carrefours, les chaussures se vendent à même le trottoir, entre piétons et déchets. Cette situation résulte d’années de laisser-aller, devenu normal à nos yeux.
Qui est responsable ? La loi est claire
La propreté quotidienne relève des mairies : c’est une compétence, non une opinion. Le président de la République a un rôle constitutionnel établi ; les maires et les présidents de conseils municipaux et départementaux ont le leur, également défini. Il leur revient d’organiser la collecte, d’entretenir les caniveaux, de discipliner les marchés, de sensibiliser et de sanctionner. Le vice-président du gouvernement, Hermann Immongault, a demandé aux maires d’être sur le terrain. Mais les rues restent jonchées de saletés : la propreté est le travail ordinaire de ceux qui sont élus et payés pour cela.

La mairie doit montrer l’exemple
Soyons directs : pour que la ville soit propre, il faut que les maires le soient, au sens propre comme au figuré, et d’abord les mairies elles-mêmes. Or il suffit d’y faire un tour : détritus au sol, murs sales, eaux dégoulinantes. L’accueil n’est pas en reste : mépris des usagers, indications floues, lenteur. Seul le service des timbres échappe à la règle, car il s’agit d’argent.
L’épisode de Port-Gentil révèle un malaise national. Comment une mairie peut-elle manquer de papier ? Cette pénurie a paralysé le service central de l’état civil : retards, files d’attente, mécontentement. Informé par une personne extérieure à l’institution, le maire, Pascal Houangni Ambouroue, a interpellé les agents de l’accueil et de l’archivage, dénoncé leur inertie et ordonné l’approvisionnement immédiat. Sa réaction est à saluer, mais faut-il qu’un tiers alerte l’élu pour qu’une mairie fonctionne, et comment espérer la propreté des rues si l’inertie règne jusque dans les services de base ?
On prélève les taxes dans un environnement sale
Les taxes municipales sont perçues, mais l’argent collecté ne se voit ni dans des marchés assainis, ni dans des caniveaux curés, ni dans du matériel de collecte. Durant des années, nous avons cautionné cette situation : le commerçant paie pour s’installer dans la boue, et personne ne s’en émeut. Des interrogations légitimes se posent sur des prélèvements parfois désordonnés, sans traçabilité claire, et sur certains marchés publics soupçonnés d’être surfacturés. Seul un contrôle sérieux peut y répondre.
Des élus bien installés, une ville qui s’enlise
Pendant que la ville se dégrade, les bureaux de certains élus sont confortables et leurs rémunérations se comptent en millions de francs CFA. Une question revient : comment un maire, élu sans investissement personnel connu, devient-il du jour au lendemain propriétaire immobilier ? D’où vient cet argent ? Elle relève de la transparence élémentaire. Il ne s’agit pas de condamner sans preuve, mais d’exiger que tout soit audité et éclairci.
Audit, déclaration de patrimoine, contrôle des marchés : les remèdes
Trois mécanismes s’imposent. D’abord, la déclaration de patrimoine : la Commission de lutte contre l’enrichissement illicite doit la recevoir avant la prise de fonction des élus et à leur sortie, pour mesurer l’évolution de leur patrimoine. Ensuite, le contrôle des marchés publics : la direction des marchés publics doit vérifier à qui chaque marché a été attribué, comment il a été attribué et exécuté, et pour quels montants. Enfin, l’audit des recettes municipales : combien rapportent les taxes, combien parviennent aux caisses communales, et pour quel usage ? Car au final, le premier responsable devant le peuple est le président Oligui Nguema, qui sera jugé sur le bilan de ceux qui gèrent en son nom.
Ne sommes-nous pas tous responsables ?
Notre environnement est-il sale parce que nous sommes Gabonais, ou parce que nous aurions pris l’habitude de la saleté ? La réponse ne se trouve ni dans la couleur de peau ni dans la nationalité. L’insalubrité résulte de comportements individuels, mais aussi de défaillances collectives : collecte insuffisante, contrôle défaillant. La propreté commence par soi-même : le citoyen doit cesser de jeter n’importe où, le commerçant tenir son espace propre, la mairie organiser, contrôler et sanctionner.
Oligui Nguema ne peut pas être le maire de chaque quartier
M. Immongault a fixé aux maires du Grand Libreville trois mois pour obtenir des résultats visibles, par le déploiement des brigades municipales et l’application des sanctions. La propreté n’est pas une faveur présidentielle : le président peut impulser et contrôler l’action publique, mais il ne peut se substituer aux exécutifs municipaux. La refondation se mesure aussi à une rue propre, un marché entretenu, une mairie accueillante. Doit-on vraiment attendre l’arrivée du président Oligui Nguema ? Les responsabilités sont déjà définies : il reste à les exercer, à contrôler l’argent public et à demander des comptes. La mairie doit d’abord se baigner elle-même avant d’appeler toute la ville à la propreté.












