Il est des morts qui ne s’achèvent jamais. Des morts dont le sang semble continuer de questionner les vivants, les régimes et les générations. Patrice Lumumba est de ceux-là. Soixante-cinq ans après son assassinat, le Congo n’a toujours pas refermé toutes les blessures nées de cette tragédie. Guerre, rébellions, coups de force, misère, déplacements de populations et crises sanitaires ont traversé son histoire post-indépendance. Faut-il y voir une malédiction ? Non, si l’on entend par là une fatalité surnaturelle. Mais peut-être faut-il y voir quelque chose de plus profond : la mémoire politique et morale d’un crime dont les conséquences n’ont jamais cessé de poursuivre le pays.
Patrice Emery Lumumba n’était pas seulement le premier Premier ministre du Congo indépendant. Il fut l’une des grandes figures africaines de la décolonisation. Né en 1925, fondateur du Mouvement national congolais, il devient Premier ministre à l’indépendance, le 30 juin 1960. Son célèbre discours, prononcé devant le roi Baudouin, rompt avec le ton convenu des cérémonies coloniales et affirme la dignité d’un peuple longtemps soumis. Mais l’indépendance congolaise tourne rapidement au chaos : mutinerie de la Force publique, sécession du Katanga, interventions étrangères et affrontement institutionnel entre le président Joseph Kasa-Vubu et Lumumba. La jeune République n’a pas encore appris à marcher qu’elle est déjà entraînée dans une lutte de pouvoir dont elle ne sortira jamais véritablement indemne.
Le crime qui ne s’est jamais refermé
Le 14 septembre 1960, le colonel Joseph-Désiré Mobutu, alors chef d’état-major de l’Armée nationale congolaise, intervient et annonce la « neutralisation » des institutions. Lumumba est progressivement privé de son pouvoir, puis placé sous surveillance. En décembre, alors qu’il tente de rejoindre ses partisans à Stanleyville, il est arrêté par les forces qui lui sont hostiles. Le 17 janvier 1961, il est transféré au Katanga avec Maurice Mpolo et Joseph Okito, avant d’être exécuté. Mobutu n’est pas l’assassin matériel de Lumumba et il serait excessif de lui attribuer seul la décision de sa mort. Mais son rôle dans la neutralisation de Lumumba est une réalité documentée : il participe à sa chute politique et à la prise de contrôle militaire de l’État. Une commission parlementaire belge a par ailleurs établi que le transfert vers le Katanga avait été organisé par les autorités congolaises de Léopoldville avec l’appui de responsables belges et que les autorités katangaises ont ensuite procédé à l’exécution.

Puis vint le règne de Mobutu
L’Histoire prend alors un étrange détour. Celui qui avait contribué à écarter Lumumba devient, quelques années plus tard, le maître absolu du pays. En novembre 1965, Mobutu prend définitivement le pouvoir. En 1971, le Congo devient le Zaïre. Le régime s’installe dans la durée, tandis que s’affaiblissent progressivement les institutions, que la corruption s’enracine et que les richesses nationales sont de plus en plus associées au pouvoir et à son entourage. Mobutu semble alors indéboulonnable. Pourtant, l’Histoire réserve rarement l’éternité aux puissants. En mai 1997, après plus de trente ans au pouvoir, il est renversé par Laurent-Désiré Kabila et prend le chemin de l’exil. Il meurt au Maroc le 7 septembre de la même année.
Et le Congo continua de payer
Le départ de Mobutu ne referme pourtant pas la plaie. La première guerre du Congo, en 1996-1997, emporte son régime ; la deuxième guerre, déclenchée en 1998, transforme le territoire congolais en théâtre d’affrontements impliquant plusieurs pays africains. Depuis, l’Est de la République démocratique du Congo reste régulièrement ravagé par les groupes armés, les déplacements de populations et les violences. Les épidémies, notamment les épisodes d’Ebola, ont également frappé durement le pays. Aujourd’hui encore, sous Félix Tshisekedi, la question sécuritaire demeure brûlante avec notamment les offensives du M23 dans l’Est. Etienne Tshisekedi, adversaire historique de Mobutu, est mort en 2017 ; c’est son fils qui dirige aujourd’hui le pays. Les hommes ont changé, les régimes ont changé, mais certaines blessures congolaises semblent refuser de mourir.
Mobutu avait le pouvoir. Il n’avait pas le dernier mot
C’est ici que la morale de cette histoire devient plus troublante. Mobutu avait gagné. Il avait neutralisé son adversaire, pris le pouvoir et régné pendant plus de trois décennies. Sa famille avait connu les privilèges, la puissance et la proximité du sommet de l’État. Pourtant, tout cela s’est effondré. Le régime a disparu, Mobutu a fini en exil et sa famille a perdu la place centrale qu’elle occupait autrefois dans la vie politique zaïroise. Faut-il appeler cela une malédiction ? Chacun donnera à cette histoire le sens qu’il voudra. Mais il existe une autre lecture, peut-être plus raisonnable et plus terrible : le pouvoir peut durer longtemps sans être éternel, et l’injustice peut sembler triompher sans jamais effacer la mémoire de ceux qui l’ont subie.
Le serment et la dette envers le peuple
Voilà peut-être la véritable leçon de Lumumba. Lorsqu’un homme accède au pouvoir, il ne reçoit pas un pays en héritage familial. Il reçoit une responsabilité. Les richesses nationales ne sont pas la propriété d’un clan, les institutions ne sont pas les instruments d’une famille et le peuple n’est pas une clientèle politique. Le serment prêté au sommet de l’État n’est pas un simple rituel protocolaire : il engage la conscience, l’honneur et l’Histoire. Lorsqu’il est respecté, le pouvoir trouve sa légitimité. Lorsqu’il est trahi, il peut conserver la force, mais il perd progressivement son âme. Et ceux qui pensent pouvoir faire couler le sang du peuple au nom de leur pouvoir devraient se souvenir de Lumumba, mais aussi de Mobutu : aucun palais ne protège éternellement de la chute.
Le sang ne réclame pas vengeance, il réclame mémoire
Le Congo n’est probablement pas maudit. Il est plutôt prisonnier d’une histoire dont les leçons n’ont pas toujours été tirées. Lumumba est mort, Mobutu a régné, puis Mobutu est tombé. Le pays, lui, a continué de souffrir. Peut-être est-ce là que réside la véritable « malédiction » : dans la répétition des mêmes fautes lorsque les générations oublient ce que les précédentes ont payé. Le sang de Lumumba ne demande pas vengeance ; il impose une exigence. À ceux qui gouvernent aujourd’hui, en RDC comme ailleurs, il rappelle une vérité élémentaire : un pays n’appartient jamais à celui qui le dirige. Il lui est confié. Et celui qui reçoit ce dépôt doit le rendre sans avoir sacrifié son peuple, ses institutions et son honneur sur l’autel de son pouvoir.













