Quand un acte administratif ordinaire devient une cérémonie solennelle, avec les secrétaires généraux, les directeurs centraux des ressources humaines et photo de famille, une question finit forcément par se poser : l’administration est-elle encore en train de travailler ou commence-t-elle à communiquer sur chacun de ses actes ?
Le vendredi 11 septembre 2026, 32 793 actes administratifs ont été remis aux différents ministères sectoriels au cours d’une cérémonie organisée à l’hémicycle Raymond Ndong Sima. Cette première phase de ventilation, pilotée par le ministère de la Fonction publique et du Renforcement des capacités, vise à permettre aux administrations de prendre en charge les actes liés à la carrière des agents publics.
Réunis en présence des secrétaires généraux et des directeurs centraux des ressources humaines, les représentants des différents départements ministériels ont été édifiés sur les modalités de cette opération. Les actes concernés ont été traités, numérisés et codifiés afin de faciliter leur prise en compte par les services compétents, notamment la solde. « En 100 jours, nous avons régularisé plus de 38 000 situations des agents publics de l’État, tout acte confondu. Et donc, après avoir signé les arrêtés, nous avons fait numériser tous ces actes, ils ont été codifiés, donc maintenant ils apparaissent en machine, et la solde peut les voir pour appliquer les effets solde », a expliqué Laurence Ndong, ministre de la Fonction publique et du Renforcement des capacités.
La ministre a également insisté sur la nécessité de rapprocher les actes administratifs des agents, particulièrement ceux exerçant à l’intérieur du pays. « En insistant pour que ceux qui sont à l’intérieur du pays n’aient pas à se déplacer, et que chaque administration prenne des dispositions pour que l’agent public reçoive les actes de sa carrière sur son lieu de travail. Donc, s’il est à l’intérieur du pays, ce sont les actes qui doivent aller vers lui », a-t-elle précisé.
À travers cette opération, le ministère entend poursuivre la régularisation et la distribution des actes administratifs afin d’améliorer le suivi des carrières et de rendre la gestion des agents publics plus fluide et transparente.
Quand l’administration se transforme en événement
Sur le fond, difficile de trouver à redire. Régulariser les situations administratives, traiter les dossiers en souffrance, numériser les actes et permettre aux agents d’en bénéficier sans devoir parcourir le pays sont des objectifs parfaitement légitimes. Le travail accompli par le ministère mérite donc d’être reconnu.
Mais pourquoi fallait-il en faire une cérémonie médiatique ? Pourquoi réunir ministres, secrétaires généraux et directeurs centraux des ressources humaines pour procéder à la ventilation de documents administratifs destinés aux différents départements ministériels ? À quoi répond cette solennité, sinon à une volonté de donner à un acte administratif normal les allures d’un événement politique ?
Ventiler des actes vers les ministères concernés relève du fonctionnement ordinaire de l’administration. Cela devrait être aussi banal que l’expédition d’un colis vers son destinataire. Le véritable enjeu n’est donc pas la remise physique des actes, mais leur traitement effectif, leur prise en compte par les administrations et surtout leurs conséquences concrètes sur la carrière et la rémunération des agents.
À force de cérémonialiser chaque opération, l’administration risque de transformer l’action publique en spectacle permanent. Et cette communication à outrance peut difficilement ne pas être interprétée comme une recherche de visibilité, voire comme une forme de populisme administratif. Dans un contexte où circulent des rumeurs de remaniement gouvernemental, certains pourraient même y voir des jeux de phare à l’endroit du président de la République.
Le paradoxe est d’autant plus troublant que Laurence Ndong s’est elle-même illustrée, sous Ali Bongo Ondimba, dans la dénonciation de certaines pratiques politiques et communicationnelles. À l’heure de la Ve République, peut-on continuer à reproduire les méthodes que l’on critiquait hier ?
Le vrai défi : une administration qui notifie, pas qui théâtralise
Le véritable saut qualitatif se trouve pourtant ailleurs : dans la digitalisation complète de l’administration. Une gouvernance moderne exige des outils numériques capables de raccourcir les délais, de sécuriser les procédures et d’informer directement les agents.
Un fonctionnaire gabonais n’a pas besoin d’attendre le journal de 20 heures pour apprendre que sa situation administrative a été régularisée. Une notification électronique, accompagnée des documents correspondants, devrait lui permettre de vérifier immédiatement la modification de son indice, de sa catégorie ou de tout autre élément de sa carrière.
C’est cette administration-là qu’il faut construire : rapide, accessible, traçable et dématérialisée. Une administration dans laquelle l’agent n’a plus besoin de se déplacer, d’attendre une cérémonie ou de regarder la télévision pour savoir que son dossier a enfin été traité. Car médiatiser et politiser un acte administratif normal peut donner l’impression qu’il s’agit d’un acte salvateur nécessitant une mise en scène. Or Brice Clotaire Oligui Nguema n’a pas besoin de cette publicité inutile pour démontrer que l’État travaille. La meilleure communication d’un gouvernement reste celle des résultats. Laurence Ndong gagnerait donc à retenir cette leçon de gouvernance : dans la Ve République, l’administration n’a pas besoin de populisme ; elle a besoin d’efficacité.
