Le Gabon peine encore à assurer une prise en charge suffisante des personnes souffrant d’addictions et de troubles psychiatriques. Une situation dénoncée ce 8 août lors d’un déjeuner de presse organisé par le Centre Alia & Zéida, dirigé par le Dr Alphonse Louma Eyougha. Les responsables de la structure appellent les pouvoirs publics à apporter des réponses à la hauteur de l’urgence.
Le constat amer de la détresse humaine dans les rues de Libreville. Il faut parfois seulement baisser les yeux sous un échangeur ou regarder au détour d’une rue pour mesurer l’ampleur du désastre. Des hommes et des femmes, visiblement atteints de troubles psychiatriques, errent dans les rues de la capitale. Certains, presque nus, sont exposés aux intempéries, aux violences et au regard des passants.
Ils sont là, chaque jour. On les voit. On les contourne. On s’habitue à leur présence. C’est précisément cette banalisation qui devrait inquiéter. Car derrière ces silhouettes abandonnées se trouvent des malades. Dans un autre contexte, ils devraient intégrer un dispositif de soins au lieu d’être livrés à eux-mêmes dans l’espace public.
L’appel du Dr Louma à une réponse collective
« Il est temps qu’une grande mobilisation se fasse », a lancé le Dr Alphonse Louma Eyougha, responsable du centre Alia & Zéida. Le célèbre pharmacien ne cherche pas une polémique avec les autorités. Son propos est plus grave. Il estime que l’ampleur du phénomène impose désormais une réponse collective et des moyens conséquents.

Depuis six ans, affirme-t-il, son centre fonctionne essentiellement sur ses propres ressources. Six années durant lesquelles la structure a reçu plus de 600 malades, tentant de répondre à une problématique qui ne cesse de prendre de l’ampleur.
Pendant ce temps, que fait-on de ces malades qui errent dans les rues ? Où doivent-ils aller ? Qui les prend en charge ? Qui accompagne leurs familles ? Combien de structures spécialisées le Gabon peut-il réellement mobiliser ? Ces questions ne peuvent plus être renvoyées aux seules associations, aux bénévoles ou à quelques structures privées.
Au-delà de la répression, l’urgence de la prise en charge médicale
Le paradoxe est saisissant. Le Gabon communique régulièrement sur les saisies de cannabis et d’autres stupéfiants. Les produits sont interceptés, les trafiquants recherchés et les opérations de lutte contre la drogue menées. Mais une fois la drogue saisie, que fait-on du consommateur devenu dépendant ?
La répression est nécessaire, mais elle ne suffit pas. Un malade addict ne se soigne pas par un communiqué, encore moins par une opération de police. Il lui faut un diagnostic, un suivi, des médicaments si nécessaire, un accompagnement psychologique, un environnement stable et, surtout, des professionnels formés. C’est là où le bât blesse.
Une pénurie criante de spécialistes et de structures provinciales
Le pays doit renforcer ses effectifs de psychiatres. Il faut former davantage d’addictologues, d’infirmiers spécialisés et de personnels capables d’accompagner les personnes dépendantes. Pour le Dr Louma Eyougha, l’urgence est également territoriale. « Il faut créer dans chaque province un centre d’addiction », insiste-t-il. L’addiction n’est pas une maladie exclusive à Libreville, elle concerne l’ensemble du territoire. Laisser la capitale porter seule cette charge revient à abandonner silencieusement les patients des autres provinces.
Durcir la prévention pour endiguer le fléau à la racine
Le Dr Jean-Jacques Eyi Ngwa appelle, lui, à des mesures beaucoup plus fermes en matière de prévention du tabagisme. Il propose notamment d’interdire définitivement la vente de cigarettes aux personnes nées à partir de 2008, afin d’agir simultanément sur les consommateurs et les fournisseurs.
Une proposition qui ouvre un débat nécessaire : jusqu’où les pouvoirs publics sont-ils prêts à aller pour prévenir les addictions ? Car lorsque le malade atteint la rue, il est souvent déjà trop tard pour une prévention ordinaire. Il faut alors réparer les dégâts, parfois considérables, d’une dépendance installée.
Unir les forces pour briser l’indifférence
Le Dr Louma Eyougha ne demande pas que les pouvoirs publics soient désignés comme les seuls responsables. Il demande qu’ils prennent leur part. « Il faut aussi donner des moyens aux bénévoles comme nous », plaide-t-il, avant de lancer cette formule : « Chacun devra allumer sa bougie. »
Le message est difficile à ignorer. Les structures de terrain ne peuvent pas éternellement compenser les insuffisances d’un système de santé qui peine à répondre à une urgence pourtant visible à l’œil nu. Le Gabon ne manque pas seulement de centres, il manque de moyens, de personnels spécialisés, de structures de proximité et d’une véritable politique coordonnée de prise en charge des addictions et des troubles psychiatriques.
Chaque jour, de nouveaux patients peuvent basculer dans la dépendance. Chaque jour, des familles peuvent perdre pied. Chaque jour, des malades peuvent continuer à dormir sous les échangeurs, au milieu des passants, comme si leur souffrance était devenue un élément ordinaire du paysage urbain.
Il ne s’agit donc plus de savoir si le problème existe, car il est sous les yeux de tous. La véritable question est désormais de savoir combien de temps les pouvoirs publics accepteront encore de le regarder sans apporter une réponse à la hauteur.
Le Dr Alphonse Louma Eyougha salue néanmoins la démarche de la Première Dame, Zita Oligui Nguema, dont il souligne l’attention particulière portée à la question des addictions et de la santé mentale. Reste maintenant à transformer cette attention en mobilisation concrète. Pour ces malades, le temps des constats doit désormais laisser place à l’action.
