AccueilA La UneImmigration : Existe-t-il un problème des étrangers au Gabon ?

Immigration : Existe-t-il un problème des étrangers au Gabon ?

Publié le
Écouter cet article

Le Gabon a longtemps ouvert ses portes à ceux qui venaient y travailler, entreprendre et parfois refaire leur vie. Mais les chiffres du dernier recensement viennent donner une nouvelle dimension au débat : sur 3 518 621 habitants recensés, 1 200 256 sont de nationalité étrangère, soit 34,1 % de la population. Un chiffre considérable qui invite moins au rejet qu’à une question devenue incontournable : quelle politique migratoire et quelle protection des intérêts nationaux pour un pays qui demeure une terre d’accueil ?

Le Gabon n’a jamais été une terre fermée. De Léon Mba à Brice Clotaire Oligui Nguema, en passant par Omar Bongo Ondimba et Ali Bongo Ondimba, la présence étrangère s’est inscrite dans l’histoire économique et sociale du pays. Mais chaque époque présidentielle a développé sa propre lecture de cette coexistence.

Léon Mba résumait sa conception par une formule devenue historique : « Gabon d’abord ». Une affirmation de la primauté de l’intérêt national qui ne signifiait pas nécessairement le rejet de l’autre. Omar Bongo Ondimba ira plus loin dans la logique d’ouverture avec cette formule souvent reprise : « Quand un étranger nous apporte sa force de travail, apportons-lui notre amitié en retour. » Ali Bongo parlera, lui, de « Gabonais d’adoption », tandis que Brice Clotaire Oligui Nguema affirmera en 2024 : « Les étrangers ne sont pas nos ennemis », appelant à l’« amitié, la tolérance et la concorde ».

Le message paraît donc constant : l’étranger n’est pas, par principe, un adversaire. Mais cette philosophie d’accueil soulève une autre interrogation : quelle place certains étrangers ont-ils occupée au plus près du pouvoir et dans les secteurs stratégiques de l’économie ?

Quand l’étranger entre dans le cercle du pouvoir

C’est ici que l’histoire devient plus complexe. Sous Omar Bongo Ondimba, Samuel Dossou-Aworet, arrivé au Gabon dans les années 1970, s’impose dans le secteur pétrolier, jusqu’à devenir conseiller spécial du président pour les affaires pétrolières. Il sera notamment présenté comme le « Monsieur Pétrole » d’Omar Bongo.

Sous Ali Bongo Ondimba, la présence de personnalités étrangères ou d’origine étrangère dans les réseaux du pouvoir nourrit davantage encore le débat. Maixent Accrombessi, Liban Soleiman, Emmanuel Lerouil ou encore les frères Océni Ossa ont occupé, à des degrés divers, des positions ou entretenu des relations avec les cercles du régime. Certains dossiers ont ensuite donné lieu à des poursuites judiciaires. Dans l’affaire dite de la « Young Team », Mohamed Ali Saliou Oceni et Abdoul Oceni Ossa ont notamment été condamnés par la Cour criminelle spécialisée pour des infractions comprenant le détournement de fonds publics et le blanchiment de capitaux, avec des réparations financières prononcées.

Mais le changement de régime n’a pas mis fin à la présence d’opérateurs étrangers autour du pouvoir. Avec Brice Clotaire Oligui Nguema, la tendance se poursuit : des étrangers gravitent dans son entourage, avec une influence économique croissante. Le discret homme d’affaires libanais Khalil Rihan, présent lors de nombreux déplacements présidentiels, est ainsi réputé détenir de nombreuses entreprises et être actif sur plusieurs chantiers. Le Burkinabè Mahamadou Bonkoungou, PDG d’EBOMAF, s’est également imposé dans les grands travaux. Le 14 septembre 2026, le gouvernement a par ailleurs signé avec le groupe ivoirien SNEDAI d’Adama Bictogo un accord sur la digitalisation du foncier et du cadastre. Autant d’exemples qui alimentent le débat sur la place croissante des opérateurs étrangers dans les cercles économiques proches du pouvoir.

Ne pas mettre tout le monde dans le même sac

Tous les étrangers ne constituent évidemment pas une même catégorie. Il y a ceux qui viennent travailler, entreprendre et contribuer au développement du Gabon, et ceux dont la proximité avec le pouvoir a pu servir des intérêts davantage tournés vers la captation des richesses nationales.

Samuel Dossou, le « Monsieur Pétrole » d’Omar Bongo Ondimba, en est une figure emblématique. Après avoir bâti une importante fortune dans le sillage du secteur pétrolier gabonais, il a développé l’essentiel de ses investissements au Bénin et ailleurs. Sous Ali Bongo Ondimba, Maixent Accrombessi, Liban Soleiman et les frères Oceni Ossa ont également occupé des positions importantes autour du pouvoir. Certains de ces protagonistes ont ensuite été rattrapés par des affaires judiciaires et des condamnations pour des faits financiers.

Mais à côté de ces figures controversées, il y a les millions d’étrangers qui travaillent quotidiennement au Gabon, entreprennent, commercent et vivent sans se mêler de la politique. Seydou Kane, homme d’affaires malien installé de longue date au Gabon, incarne cette autre réalité : celle d’un étranger intégré et engagé dans l’économie nationale.

La distinction est donc essentielle : le problème n’est pas l’étranger, mais l’usage que certains peuvent faire de leur proximité avec le pouvoir et des ressources publiques. Et cela vaut pour les Gabonais comme pour les étrangers : la prédation n’a pas de nationalité.

Une immigration à organiser, pas une population à stigmatiser

Le dernier recensement impose néanmoins de regarder la réalité en face. Avec 1,2 million de ressortissants étrangers sur 3,5 millions d’habitants, le Gabon doit désormais disposer d’une connaissance beaucoup plus fine de cette population : nationalités, statuts administratifs, lieux de résidence, secteurs d’activité, emplois occupés, contribution fiscale et besoins en matière de services publics.

Cette exigence ne relève ni de la xénophobie ni du rejet. Elle relève de la responsabilité d’un État. Le Gabon peut continuer à être une terre d’accueil tout en contrôlant mieux ses frontières, en faisant respecter les règles de séjour, en protégeant l’emploi national lorsque cela est justifié et en exigeant de tous les opérateurs économiques, gabonais comme étrangers, le respect des mêmes règles.

Le problème n’est pas l’étranger, mais ce que certains font du Gabon

Alors, existe-t-il un problème des étrangers au Gabon ? Répondre simplement oui reviendrait à faire un amalgame dangereux. Répondre simplement non reviendrait, à l’inverse, à fermer les yeux sur certaines réalités.

Le véritable sujet est ailleurs : dans les mécanismes qui permettent à certains individus, quelle que soit leur nationalité, de transformer la proximité avec le pouvoir en accès privilégié aux richesses nationales. Ce n’est donc pas l’étranger qu’il faut regarder avec suspicion, mais le système qui rend possible la captation de la chose publique.

Le président Oligui Nguema est ainsi face à une responsabilité particulière : faire en sorte que l’ouverture du Gabon au monde ne se transforme jamais en ouverture sans contrôle de ses ressources. Le problème n’est pas l’étranger en soi, mais ceux qui gravitent autour du pouvoir jusqu’à s’en accaparer les espaces d’influence. À ce niveau, la sonnette d’alarme est tirée : Oligui Nguema ne doit pas tomber dans ce piège. La meilleure politique ne serait ni la fermeture ni la stigmatisation, mais la règle, la transparence et la préférence donnée à l’intérêt national. Car accueillir l’étranger est une tradition gabonaise ; protéger le Gabon est, lui aussi, un devoir d’État.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

spot_img

Articles similaires