À quelques jours d’Octobre Rose, Ike Ngouoni Aïla Oyouomi ne conteste ni le bien-fondé ni l’utilité de cette mobilisation. Il pose une question plus exigeante : si une campagne sanitaire a réussi à devenir un rendez-vous national, pourquoi cette capacité collective à agir ne pourrait-elle pas être reproduite face aux autres urgences de santé publique ?
« Nous ne sommes que le 22 septembre et tout est déjà en mouvement », constate Ike Ngouoni Aïla Oyouomi. Tee-shirts, rubans, courses, émissions, sensibilisation et opérations de dépistage : avant même le début officiel d’Octobre Rose, la mécanique de mobilisation est déjà enclenchée. Pour l’auteur, il serait pourtant injuste de réduire cette effervescence à une simple opération de communication.
Son raisonnement s’appuie sur un résultat concret. Lors du lancement de l’édition 2024, le ministère de la Santé avait indiqué que « depuis octobre 2014, […] au moins 200 000 femmes » avaient été dépistées sur l’ensemble du territoire. Des professionnels ont également été formés et des moyens de détection renforcés. Octobre Rose a donc permis d’installer durablement le dépistage dans l’espace public et de réunir pouvoirs publics, entreprises, médias et société civile autour d’un même objectif.
C’est précisément là que se situe, selon Ike Ngouoni, le véritable enseignement : « lorsqu’une cause sanitaire devient visible, identifiable et mobilisatrice, l’État, les entreprises, les médias et la société civile peuvent agir ensemble ». Le mérite de la campagne serait ainsi moins dans la couleur rose elle-même que dans sa capacité à transformer une préoccupation médicale en rendez-vous collectif.
Le défi : reproduire cette mobilisation
Ike Ngouoni déplace alors le regard vers une autre urgence : le paludisme. Selon l’OMS, il demeure au Gabon la première cause de consultation et de décès chez les enfants de moins de cinq ans. La comparaison ne vise cependant pas à opposer les maladies. L’auteur prend soin de préciser : « Il ne s’agit évidemment pas de prendre à Octobre Rose pour donner au paludisme. » Toutes les causes sanitaires méritent leur mobilisation.
Le problème posé est celui de la capacité collective à maintenir l’attention. Le paludisme possède sa Journée mondiale, le 25 avril, mais « une journée ne construit pas nécessairement une mobilisation ». Cette remarque prend une dimension particulière dans un contexte international où les financements consacrés aux grandes maladies transmissibles sont sous tension. La huitième reconstitution du Fonds mondial a recueilli 12,64 milliards de dollars, alors que l’organisation avait appelé à mobiliser 18 milliards. La contribution française au Fonds mondial pour 2026-2028 est par ailleurs inférieure de 58 % à celle de 2023-2025.
L’enjeu pour le Gabon est donc aussi de ne pas dépendre uniquement des rendez-vous symboliques. La prévention, les moyens de diagnostic, les traitements et la sensibilisation doivent s’inscrire dans une continuité, avec des financements et des responsabilités clairement identifiés.
Apprendre du rose sans oublier l’essentiel
La réflexion d’Ike Ngouoni prend finalement une dimension plus large lorsqu’il interpelle les entreprises : « et si nous mettions la même énergie à financer les priorités sanitaires du pays qu’à les rendre visibles ? » La question concerne directement la responsabilité sociale des entreprises, mais aussi la manière dont les acteurs publics et privés définissent leurs priorités.
Car Octobre Rose a démontré qu’une campagne peut produire des résultats lorsqu’elle associe symbole, communication, dépistage et action concrète. Le Gabon peut donc tirer de cette expérience une méthode : faire de la prévention une politique permanente, soutenir les structures de santé, renforcer le dépistage et orienter davantage les financements vers les maladies qui affectent quotidiennement les populations.
Mais cet élargissement ne doit surtout pas conduire à banaliser le cancer du sein. Au contraire. Le dépistage reste essentiel parce qu’un cancer détecté plus tôt peut être pris en charge dans de meilleures conditions. Le Gabon doit donc préserver la dynamique d’Octobre Rose tout en la prolongeant au-delà du mois d’octobre.
Au fond, le message d’Ike Ngouoni est moins une critique d’Octobre Rose qu’une invitation à en tirer une leçon de politique sanitaire : si le rose a réussi à faire du dépistage un rendez-vous national, il faut désormais transformer cette réussite en culture permanente de prévention, sans jamais perdre de vue les femmes confrontées au cancer du sein et l’urgence de leur prise en charge.
