Dans les bars, snack-bars, débits de boissons et boîtes de nuit, le spectacle est devenu aussi désolant que familier. Les bouteilles circulent et les cigarettes se consument. Derrière cette banalisation se pose une question de santé publique : le Gabon doit-il rendre l’alcool et le tabac moins accessibles, notamment par le prix ?
Il faut se garder de transformer une impression de terrain en statistique nationale. Mais l’omniprésence des lieux de consommation et la banalisation du geste méritent d’être interrogées. Plus préoccupant encore, dans les villes du Gabon, le spectacle de ces élèves qui, à peine sortis de l’école, se retrouvent directement dans les bars, cigarette ou bouteille à la main, au milieu d’adultes eux-mêmes consommateurs, ne relève plus d’une simple impression isolée. Cette réalité visible interpelle et inquiète. Elle donne à voir une jeunesse exposée très tôt à des pratiques de consommation qui peuvent progressivement se banaliser. Parler d’une jeunesse confrontée à l’alcool, au tabac et aux drogues n’est donc pas, dans ce contexte, une exagération : c’est une inquiétude qui mérite d’être prise au sérieux.
L’enquête mondiale sur le tabagisme menée au Gabon en 2014 auprès des 13-15 ans indiquait 9,2 % d’utilisateurs actuels de produits du tabac et 7,6 % de fumeurs actuels. Ces données anciennes appellent une actualisation. Chez les 15 ans et plus, l’OMS estime à 13,3 % la prévalence standardisée de l’usage du tabac. Pour l’alcool, elle évaluait en 2020 la consommation totale à 7,51 litres d’alcool pur par personne de 15 ans et plus. Il s’agit d’un indicateur de population, et non de la quantité consommée par chaque Gabonais. Ces chiffres ne permettent évidemment pas de mesurer directement la consommation des élèves aujourd’hui, mais ils renforcent la nécessité de regarder avec attention ce qui se passe dans les espaces où les jeunes grandissent, circulent et, parfois, commencent à consommer.
Faut-il frapper au portefeuille ?
Un produit nocif plus cher devient moins accessible. L’OMS considère l’augmentation significative des taxes sur le tabac comme la mesure la plus efficace et rentable pour réduire sa consommation. Pour l’alcool, elle classe également les politiques de prix et de taxation parmi les mesures efficaces contre les usages nocifs. Réduire l’accessibilité financière peut retarder l’initiation et encourager certains consommateurs à réduire leur consommation.
Le Gabon pourrait donc débattre d’une hausse des droits d’accise et d’un prix minimum pour certaines boissons. L’idée d’une bouteille de bière à 2 000 FCFA ou d’une cigarette à 500 FCFA peut nourrir le débat, mais ces montants ne devraient pas être fixés à l’aveugle. Une étude devrait mesurer revenus, consommation, sensibilité au prix, produits de substitution et risque de marché clandestin. L’objectif ne serait pas seulement de remplir les caisses publiques.
Des pays ont choisi le prix comme outil de prévention
L’expérience étrangère montre que le prix peut devenir un instrument de santé publique. En Écosse, le prix minimum de l’alcool est fixé depuis septembre 2024 à 65 pence par unité. L’évaluation officielle de la mesure introduite à 50 pence en 2018 a estimé une baisse de 13,4 % des décès directement causés par l’alcool et de 4,1 % des hospitalisations jusqu’à fin 2020. En Irlande, un prix minimum de 10 centimes d’euro par gramme d’alcool est appliqué depuis janvier 2022 pour cibler les produits bon marché au regard de leur degré alcoolique.
Le prix n’est cependant qu’un levier. La Norvège encadre aussi les horaires de vente : certaines ventes peuvent notamment être interdites après 20 heures en semaine et 18 heures les veilles de dimanche et de jours fériés.
Taxer, contrôler, prévenir
Une hausse des prix ne saurait constituer à elle seule une politique contre les addictions. Elle devrait s’accompagner d’un contrôle de l’âge des acheteurs, d’une surveillance des points de vente autour des établissements scolaires, d’un encadrement de la publicité et des promotions, d’horaires mieux contrôlés et d’un accès au dépistage et aux soins. Pour le tabac, la lutte contre les produits illicites est également essentielle : une hausse fiscale n’a de portée sanitaire que si elle ne laisse pas prospérer parallèlement un marché clandestin. L’OMS recommande précisément d’intégrer la fiscalité du tabac dans une stratégie globale et de veiller à ce que les taxes réduisent réellement son accessibilité.
Au Gabon, le débat mérite donc d’être ouvert avec des données actualisées et une stratégie de santé publique. Rendre l’alcool et le tabac plus chers ne serait pas une fin en soi. La vraie question est de savoir si le pays veut utiliser prix, fiscalité, horaires, prévention et prise en charge pour protéger davantage sa jeunesse. Si des recettes supplémentaires sont dégagées, leur affectation à la prévention et aux soins donnerait aussi un sens sanitaire à l’effort demandé aux consommateurs.
