Dans sa déclaration solennelle diffusée le 19 septembre 2026 sur Gabon Media Time, Ali Bongo Ondimba s’est posé en gardien de la mémoire de son père. Mais derrière les appels au respect et à la dignité, une contradiction majeure s’impose : celui qui exige aujourd’hui qu’on ne « bafoue » l’héritage d’Omar Bongo est le même qui, dès 2009, a méthodiquement contribué à l’effacer voire pire.
Le 19 septembre 2026, sur Gabon Media Time, Ali Bongo Ondimba a rompu son silence pour défendre Omar Bongo Ondimba, dont la mémoire serait « gravement » atteinte par les observations de la République gabonaise dans l’affaire dite des « biens mal acquis ». Plaidoyer filial, certes. Mais plaidoyer à géométrie variable. Dans son intervention, Ali Bongo insiste d’emblée sur sa filiation, rappelant qu’il parle « comme ancien président de la République, comme président du Parti démocratique gabonais, et enfin comme fils d’Omar Bongo Ondimba ». Cette triple posture structure tout son propos. Il dit vouloir défendre la mémoire de son père, qu’il estime injustement atteinte par les observations formulées par l’État gabonais dans la procédure des biens mal acquis : « les termes employés portent gravement atteinte à la mémoire d’un autre ancien président de la République ». Pointe-t-il avec gravité.
Ali Bongo invoque alors la République, ses rites, ses continuités, ses obligations morales : « la République peut reconnaître ses erreurs, juger les actes des hommes qui l’ont servie, mais elle doit aussi respecter son histoire ». Il élargit le propos à tous les anciens chefs d’État, rappelant que « les hommes passent, les fonctions passent, les régimes passent, la République demeure ». Le volume est-il bon ?
La dimension personnelle culmine lorsqu’il évoque juin 2009, la mort de son père, les foules venues se recueillir, les délégations étrangères, « cette présence qui disait la place qu’Omar Bongo Ondimba avait occupée ». Il affirme que « plus de quatre décennies de l’histoire d’un pays ne peuvent être réduites à quelques pages d’observations judiciaires ».
Enfin, Ali Bongo se dévoile : « Permettez-moi maintenant de parler simplement comme un fils. Omar Bongo Ondimba était mon père ». Il dit son affection, ses blessures, ses souvenirs, et conclut : « un fils peut accepter que l’on juge l’action politique de son père, sans accepter que l’on bafoue sa mémoire ».
Un appel au respect… qui sonne étrangement
Ce plaidoyer pour la mémoire d’Omar Bongo, pour la dignité des anciens présidents, pour la continuité républicaine, pourrait être entendu. Mais il devient troublant lorsqu’on le confronte aux actes posés par Ali Bongo lui-même dès son accession au pouvoir en 2009.
Car celui qui exige aujourd’hui que l’on « ne détruise pas notre mémoire collective » est le premier à avoir méthodiquement déconstruit l’héritage politique, symbolique et familial de son père.
La Cité de la Démocratie, premier effacement
Le premier geste fort d’Ali Bongo, quelques mois après son élection, fut la destruction brutale et sauvage de la Cité de la Démocratie. Édifiée en 1976-1977 pour le sommet de l’OUA, la Cité du 12-Mars, devenue Cité de la Démocratie après la Conférence nationale de 1990, était l’un des grands ouvrages d’Omar Bongo. Ses palais des spectacles et des banquets ont été dynamités le 15 décembre 2013, malgré l’alerte de l’Ordre gabonais des architectes. On promit mieux ; en quatorze ans de règne, pas une brique neuve ne sortit de terre. Une légende tenace, invérifiable, prétend que l’opération visait à déterrer un fétiche « de longévité au pouvoir » enfoui là par le défunt président. Rumeur ou pas, le résultat est le même : un symbole paternel réduit en gravats par son propre fils. Un parfait parricide !
La guerre de succession
Le partage de l’héritage a montré un autre visage. Pascaline Mferri Bongo Ondimba, directrice du cabinet présidentiel de 1994 à 2009, est déchargée de ses fonctions dès octobre 2009 ; son époux Paul Toungui quitte le gouvernement en février 2012 ; elle-même est limogée en octobre 2016 de son poste de Haute représentante personnelle du président. Onaïda Maïsha Bongo, fille d’Omar Bongo et de Chantal Myboto, doit saisir la justice à Paris, son nom, rapporte-t-on, ne figurant pas parmi les bénéficiaires du testament. Junior et Yacine Bongo, enfants d’Édith Lucie Sassou Nguesso, vivent dans l’orbite congolaise de leur grand-père Denis Sassou Nguesso, leur accès au territoire gabonais étant, selon leurs proches, entravé. Le 23 avril 2021, à Kabala, dans le Haut-Ogooué, le cortège de Junior Bongo (59 personnes, dont la Première dame du Congo) est retenu des heures : sept seulement sont autorisées à passer. Il rebrousse chemin et manque les obsèques de Fidèle Andjoua Ondimba, frère aîné d’Omar Bongo. Libreville invoquait, dit-on, la prévention sanitaire. Ces faits ne sont pas des diffamations. « Des rapprochements et des éloignements », dit Ali Bongo : voilà une jolie litote. Oui, Ali Bongo a divisé la famille Bongo, écarté ses frères et sœurs, fracturé l’héritage paternel. Et c’est lui qui parle aujourd’hui de « respect de la mémoire » ?
Les compagnons d’Omar sacrifiés
Omar Bongo avait bâti sa notoriété sur la fidélité, le respect des aînés, l’amitié et la fraternité. Le fils a fait table rase. Paul Toungui, Jean Ping, la famille Myboto, Paulette Missambo, Jean-Pierre Lemboumba Lepandou, Divungui Di Dingue, Chambrier père et fils… : tous ont connu la disgrâce ou la rupture et la liste est longue. Jean Eyeghe Ndong, Premier ministre de son père, démissionne en juillet 2009 après avoir vainement brigué l’investiture du PDG. Aux fidèles d’Omar, Ali exigeait une loyauté humiliante ; Jean Eyeghe Ndong s’en souvient. Tous ceux qui avaient servi Omar Bongo furent poussés dehors. Ali Bongo n’a pas protégé la mémoire de son père : il a effacé son réseau, ses fidèles, son univers politique.
Biens mal acquis : le boomerang
Le 14 mars 2023, sous la présidence d’Ali Bongo, l’État gabonais s’est constitué partie civile dans cette procédure ouverte en France en 2010. Or on ne réclame pas réparation d’un préjudice qui n’existe pas. En s’engageant ainsi, l’État qu’il dirigeait admettait que la fortune paternelle pouvait receler des zones d’ombre. Ses partisans objectent que cette qualité n’obligeait pas à charger la mémoire du défunt. Soit. Mais l’initiative portait sa signature. Ali Bongo dénonce ce qu’il avait lui-même validé en tant que chef de l’État. Une contradiction qui interroge sa cohérence et sa mémoire sélective.
L’équilibre psychique en question
La déclaration du 19 septembre 2026 révèle un homme qui semble découvrir aujourd’hui la valeur de la mémoire, du respect, de la dignité, de la filiation. Mais ces valeurs, il les a bafouées pendant quatorze ans.
Ali Bongo exige aujourd’hui ce qu’il n’a jamais offert. Il demande qu’on protège la mémoire de son père, alors qu’il l’a lui-même piétinée, fracturée, instrumentalisée.
Cette contradiction n’est pas seulement politique. Elle interroge l’équilibre psychique d’un homme qui, une fois déchu, tente de réécrire son histoire. Mais la mémoire collective ne se manipule pas. Elle se constate. Et elle se souvient.
