Ils cotisent chaque mois, comme la loi le leur impose. Ils croient, de bonne foi, appartenir à une nation qui protège ses citoyens face à la maladie. Et pourtant, munis de leur carte CNAMGS, des milliers de Gabonais découvrent, souvent dans la douleur, qu’ils sont devenus des exclus au sein même du système censé les couvrir. Bousculés à l’enrôlement, ignorés à l’accueil, relégués au dernier rang dans les pharmacies : l’assuré CNAMGS n’est plus un patient, il est un fardeau qu’on tolère à peine.
Le régime obligatoire d’assurance maladie et de garantie sociale a été institué en 2007 et la CNAMGS créée comme organisme public chargé notamment de couvrir les risques liés à la maladie et à la maternité. Le texte fondateur impose « l’accès effectif et égal » aux soins. La Caisse Nationale d’Assurance Maladie et de Garantie Sociale devait incarner une avancée sociale majeure : garantir à chaque Gabonais, quel que soit son revenu, l’accès aux soins. Son financement repose sur la solidarité nationale, des prélèvements automatiques sur les salaires et des contributions patronales, censés assurer aux structures de santé un remboursement régulier des prestations. Sur le papier, c’est un pacte social, une promesse d’égalité devant la maladie. Dans les faits, cette promesse s’effrite chaque jour.
Le mépris organisé, de Gué-Gué aux comptoirs des pharmacies
Tout commence au siège de Gué-Gué, dans le premier arrondissement de Libreville, point névralgique de l’enrôlement et de l’établissement des cartes. Ce lieu, en bordure de route, est en permanence saturé. Les usagers s’entassent à l’intérieur comme à l’extérieur du portail, dans des bousculades indignes d’un service public. Obtenir une place assise y relève d’un combat physique, où force et rapidité priment sur le droit le plus élémentaire d’être traité avec dignité. À cela s’ajoute l’attitude de certains agents enrôleurs, dont le mépris, l’impolitesse et l’arrogance transforment chaque démarche en épreuve d’humiliation.

Le calvaire ne s’arrête pas là. De nombreux établissements de santé et pharmacies, notamment privés, refusent purement et simplement la CNAMGS, invoquant des retards de remboursement de la caisse. Dans les hôpitaux publics et les rares structures privées qui l’acceptent encore, l’accueil réservé aux détenteurs de la carte est glacial : aucun empressement, aucune considération d’urgence, une lenteur administrative qui confine au mépris assumé.
Le même scénario se répète dans les pharmacies. Deux situations bien réelles se dessinent : d’un côté, les clients sans assurance ou couverts par une assurance privée, confortablement assis, servis avec égard et célérité ; de l’autre, les assurés CNAMGS, parqués dans un coin, traités avec une lenteur si extrême qu’elle en devient une humiliation silencieuse et quotidienne. Dans toutes les grandes villes du Gabon, nul besoin de carte pour reconnaître les assurés CNAMGS : il suffit de suivre la file, la plus longue, la plus immobile, cette masse compacte parquée dans un coin, debout, résignée, cuite au soleil devant chaque pharmacie, comme si la maladie, chez eux, méritait aussi une peine.
Le droit à la santé ne devrait pas avoir deux vitesses
Le régime gabonais proclame un accès « effectif et égal » aux soins. Comment expliquer, alors, qu’un même droit produise des parcours aussi inégaux ? Comment justifier qu’à la porte de l’hôpital, des malades déjà affaiblis, physiquement et psychologiquement, soient traités comme des moins que rien ? Comment considérer un patient, pressé par l’urgence de rapporter ses médicaments à l’hôpital, comme un déchet social ? Le serment d’Hippocrate s’en souvient-il encore ? Le droit à la santé n’a ni visage ni couleur : le respect dû à l’humain doit rester le même, pour tous.
D’autre part, on aime, au Gabon, accuser la France de freiner notre développement et de peser sur nos choix souverains. Le débat est légitime. Mais dans les hôpitaux français, qu’un patient soit assuré, précaire ou sans papiers, il est reçu et soigné avec le même respect. Faut-il alors accuser la France d’exiger de nos hôpitaux et de nos pharmacies qu’ils méprisent les abonnés CNAMGS ? Poser la question, c’est déjà y répondre. Ce mépris n’est ni importé ni imposé : il est purement gabonais, et c’est bien plus grave.
Former, contrôler, corriger : rendre à chaque assuré sa dignité
La Constitution proclame l’égalité de tous les citoyens devant la loi et les services publics. Un assuré CNAMGS n’est ni un mendiant ni un débiteur : il est un cotisant, un ayant droit, un citoyen à part entière. Ce statut lui doit une charte d’accueil, la formation des agents et du personnel de santé à l’éthique et à la déontologie, l’affichage clair des droits des patients et un mécanisme de plainte accessible, du siège de Gué-Gué jusqu’au dernier comptoir de pharmacie.
Il revient aussi à la caisse d’assainir ses relations financières avec les prestataires : des conventions transparentes et des délais de remboursement tenus, afin que les différends de trésorerie ne soient plus jamais supportés par les patients.
En vérité, une assurance maladie ne se juge pas au seul prélèvement qui tombe chaque mois sur le salaire. Elle se juge à l’instant où le malade franchit la porte d’un hôpital, tend sa carte à un guichet ou présente son ordonnance au pharmacien. À cet instant, il ne demande pas une faveur : il demande que son droit soit respecté. Cette exigence ne devrait jamais être négociable car le respect du patient ne dépend pas de la couleur de sa carte d’assurance. C’est une question de dignité, donc une question de République.












