Alors qu’une étude scientifique majeure consacre le Guyana comme le champion mondial de l’autosuffisance, le Gabon s’enfonce dans un paradoxe économique historique. Doté de millions d’hectares de terres arables et d’une pluviométrie généreuse, le pays importe pourtant la quasi-totalité de ce qu’il consomme. Radiographie d’un blocage structurel et pistes de rupture.
C’est une publication scientifique qui est venue bousculer les certitudes des experts en économie du développement. Selon une étude de référence parue dans la revue Nature Food, le Guyana (800 000 habitants) est officiellement devenu le seul État parmi 186 pays évalués capable de couvrir l’intégralité des besoins nutritionnels de sa population par sa seule production domestique.
Cette performance s’articule autour de sept piliers alimentaires fondamentaux : les fruits et les légumes frais ; les viandes (volaille, porc, bœuf) ; les produits de la pêche et de l’aquaculture ; les produits laitiers ; les protéines végétales (légumineuses), les féculents et céréales.
Ce succès d’Amérique du Sud ne relève pas du miracle, mais d’une réaffectation stratégique des revenus de sa récente manne pétrolière vers des investissements structurants : mécanisation lourde, routes de desserte agricole, subventions aux intrants, et création d’un cadre fiscal ultra-attractif pour les jeunes exploitants.
Pendant que Georgetown sécurise ses assiettes, Libreville continue de financer l’agriculture des autres. Le contraste avec la réalité gabonaise est saisissant. Disposant d’un territoire recouvert à 88 % par la forêt équatoriale, d’une faible densité démographique (2,4 millions d’habitants) et d’un réseau hydrographique parmi les plus denses d’Afrique, le pays affiche un taux de dépendance alimentaire extérieure supérieur à 80 %.
Cette extraversion économique saigne les finances publiques. Plus de 550 milliards de FCFA s’échappent chaque année pour acheminer des poulets surgelés, du riz ou des oignons. Ce modèle transforme chaque crise logistique internationale, qu’il s’agisse de tensions géopolitiques en Europe, de blocages maritimes ou de l’inflation de la zone euro, en un choc immédiat sur le panier de la ménagère dans le Grand Libreville, Port-Gentil ou Franceville.
L’illusion des plans d’urgence et le mur de la bureaucratie
Le problème n’est pas le manque de conscience politique, mais l’incapacité chronique à exécuter les projets sur le long terme. Depuis deux décennies, les programmes de développement agricole se succèdent à Libreville avec la même trajectoire : des annonces médiatiques ambitieuses, des budgets initiaux votés, suivis d’un enlisement administratif rapide et d’un manque de suivi sur le terrain.
Le programme Graine (Gabon des Réalisations agricoles et des initiatives des nationaux engagés), lancé au milieu des années 2010, devait être le fer de lance de cette transition. Malgré des financements importants, ses résultats globaux restent très en deçà des objectifs initiaux de souveraineté alimentaire. Les zones agricoles à forte productivité souffrent systématiquement d’un isolement logistique critique.
Désenclavement et financement : les vrais leviers de la souveraineté
Pour sortir de cette impasse, le Gabon doit s’attaquer aux véritables verrous qui découragent les investisseurs et la jeunesse. L’enfer logistique du transport. Cultiver le manioc ou la banane plantain dans le Woleu-Ntem ou la Ngounié est une chose, l’acheminer à Libreville en est une autre. L’état dégradé des routes nationales et secondaires gonfle les coûts de transport, rendant les produits locaux plus chers que les produits importés par voie maritime.
L’accès prohibitif au crédit. Les banques commerciales gabonaises perçoivent l’agriculture comme un secteur à haut risque. Sans mécanismes de garantie publique ou de banques de développement dédiées, les petits exploitants ne peuvent pas moderniser leurs outils.
Le déficit de formation technique. L’agriculture moderne exige des compétences en agronomie, en gestion des sols et en chaîne du froid. La valorisation des métiers de la terre auprès de la jeunesse urbaine reste insuffisante.
Le succès du Guyana démontre qu’une trajectoire économique n’est jamais une fatalité. Pour le Gabon, l’agriculture ne doit plus être traitée comme un secteur social d’ajustement ou un simple effet de discours, mais comme un pilier de sécurité nationale. Face à l’instabilité des marchés mondiaux, la véritable richesse du pays ne réside plus seulement sous son sol, mais bien dans sa capacité à cultiver sa terre pour nourrir les siens.