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[Tribune libre] Gabon : La souveraineté ne se négocie pas à crédit

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Dette, gouvernance, FMI et lutte contre l’impunité : les conditions d’une véritable renaissance économique « Il n’y a pas de souveraineté sous tutelle financière. » Cette formule résume l’un des plus grands défis auxquels le Gabon est confronté aujourd’hui.

Derrière le débat sur la dette publique, les négociations avec le Fonds monétaire international (FMI) ou les besoins de financement de l’État, se cache une question beaucoup plus fondamentale : comment un pays aussi riche en ressources naturelles peut-il encore dépendre de financements extérieurs pour soutenir son développement ?

Le moment est venu d’aborder cette question sans passion idéologique, mais avec lucidité.

Le paradoxe gabonais : un pays riche qui ne réalise pas pleinement son potentiel

Le Gabon est l’un des pays les mieux dotés du continent africain.

Pétrole, manganèse, bois, ressources halieutiques, potentiel hydroélectrique, biodiversité exceptionnelle, position géographique stratégique : rares sont les nations africaines qui disposent d’autant d’atouts réunis sur un territoire aussi peu peuplé.

Pourtant, malgré des décennies de revenus tirés de l’exploitation de ces richesses, le pays continue de faire face à des difficultés structurelles :

dépendance aux importations alimentaires ;

insuffisance des infrastructures ;

chômage des jeunes ;

industrialisation limitée ;

faible transformation locale des matières premières ;

recours régulier à l’endettement.

La véritable question n’est donc pas de savoir pourquoi le Gabon est pauvre.

La question est de comprendre pourquoi le Gabon n’est pas devenu aussi prospère que son potentiel le permettait.

Une dette élevée mais loin d’être exceptionnelle

Le débat public est souvent dominé par l’ampleur de la dette publique.

Avec une dette représentant environ 80 % du produit intérieur brut, le Gabon se situe à un niveau élevé pour une économie africaine.

Cependant, cette dette demeure inférieure à celle de plusieurs pays africains fortement endettés et reste très éloignée des records observés dans certaines économies développées.

Le Japon dépasse largement 200 % de dette publique rapportée à son PIB. Plusieurs pays européens évoluent au-dessus de 100 %.

La différence essentielle réside dans la capacité de remboursement.

Les grandes économies disposent d’une industrie puissante, d’une base productive diversifiée, d’un système fiscal performant et d’un accès privilégié aux marchés financiers internationaux.

Le Gabon, malgré ses ressources naturelles considérables, reste encore trop dépendant de quelques secteurs d’exportation.

Ainsi, le véritable problème n’est pas le montant absolu de la dette.

Le véritable problème est la capacité de l’économie à produire durablement les richesses nécessaires pour la rembourser.

La dette n’est pas la maladie, elle en est souvent le symptôme

Une dette n’est ni bonne ni mauvaise par nature.

Tout dépend de ce qu’elle finance.

Une dette utilisée pour construire des infrastructures productives, développer l’énergie, moderniser l’agriculture ou soutenir l’industrialisation constitue un investissement dans l’avenir.

En revanche, une dette qui finance essentiellement les dépenses de fonctionnement ou compense des pertes de recettes finit par devenir un fardeau.

La question fondamentale n’est donc pas :

« Combien devons-nous ? »

La question est :

« Qu’avons-nous construit avec ce que nous avons emprunté ? »

La prudence d’Oligui Nguema : auditer avant de s’engager

Dans ce contexte, la décision du Président Brice Clotaire Oligui Nguema de ne pas précipiter la signature d’un nouvel accord avec le FMI avant de disposer d’une connaissance approfondie de l’état réel des finances publiques mérite d’être examinée avec objectivité.

Cette démarche repose sur un principe élémentaire de gestion.

Aucune entreprise sérieuse n’accepterait de nouveaux engagements financiers sans connaître précisément sa situation comptable.

Un État responsable doit faire preuve de la même rigueur.

Connaître le montant exact de la dette, vérifier la réalité des engagements pris, identifier les créances effectivement dues et comprendre l’utilisation passée des fonds publics constituent des préalables indispensables à toute négociation.

Cette position ne traduit pas nécessairement une hostilité envers le FMI.

Elle traduit plutôt la volonté de négocier à partir d’une base claire et transparente.

Le FMI n’est pas le véritable sujet

Le débat national gagnerait à dépasser les oppositions simplistes entre partisans et adversaires du FMI.

Le Fonds monétaire international n’est généralement pas à l’origine des déséquilibres économiques.

Il intervient lorsque ces déséquilibres existent déjà.

Les causes profondes se trouvent ailleurs :

insuffisance de diversification économique ;

faiblesse de la production nationale ;

inefficacité de certaines dépenses publiques ;

gouvernance perfectible ;

manque de valorisation locale des ressources naturelles.

Le FMI peut accompagner ou corriger certaines trajectoires, mais il ne peut remplacer les réformes qu’un pays doit entreprendre lui-même.

Le combat décisif : mettre fin à l’impunité

Aucune stratégie de redressement économique ne pourra réussir durablement sans une lutte résolue contre la corruption et l’impunité.

Détournements de fonds publics, concussion, blanchiment de capitaux, surfacturations, marchés fictifs, évasion fiscale et fuites de recettes constituent autant d’hémorragies qui privent l’État de ressources essentielles.

Mais ces pratiques ne prospèrent pas seules.

Elles prospèrent parce qu’elles sont souvent accompagnées d’une faible probabilité de sanction.

L’impunité est le carburant de la corruption.

Chaque franc détourné est un franc qui ne finance ni école, ni hôpital, ni route, ni centrale électrique.

Chaque recette qui échappe au Trésor public accroît mécaniquement les besoins futurs d’endettement.

Autrement dit, une partie de la dette publique peut parfois être considérée comme le coût indirect des défaillances de gouvernance.

La lutte contre les détournements n’est donc pas seulement une exigence morale.

Elle est une nécessité économique.

Un État qui protège efficacement ses ressources réduit naturellement son besoin d’emprunter.

Investir là où la croissance est certaine

Le Gabon dispose aujourd’hui d’opportunités de transformation majeures.

L’agriculture peut réduire la dépendance alimentaire.

L’énergie peut soutenir l’industrialisation.

La transformation locale du bois, du manganèse et d’autres matières premières peut accroître considérablement la valeur ajoutée produite sur le territoire national.

Les infrastructures logistiques peuvent faire du pays une plateforme régionale incontournable.

L’éducation technique et professionnelle peut fournir les compétences nécessaires à cette transformation.

Ces investissements ne constituent pas seulement des projets économiques.

Ils représentent des instruments de souveraineté.

La souveraineté économique se construit

La souveraineté ne consiste pas à vivre en autarcie.

Elle ne consiste pas davantage à refuser toute coopération internationale.

La souveraineté économique consiste à disposer d’une économie suffisamment forte pour que les choix nationaux ne soient pas dictés par les contraintes financières extérieures.

Elle repose sur la production, l’innovation, la bonne gouvernance, la discipline budgétaire et la confiance des citoyens dans leurs institutions.

Un pays véritablement souverain est un pays capable de financer une part croissante de son développement grâce à sa propre création de richesse.

L’heure des choix

Le Gabon dispose encore d’atouts considérables.

Peu de pays africains possèdent simultanément ses ressources naturelles, sa stabilité relative, son potentiel énergétique et sa faible population.

Mais ces avantages ne produiront leurs effets que s’ils sont accompagnés d’une gouvernance exemplaire, d’une gestion rigoureuse des finances publiques et d’une lutte implacable contre l’impunité.

L’audit de la dette voulu par les autorités peut constituer une étape importante.

Mais il ne prendra tout son sens que s’il débouche sur une transformation profonde de la manière dont les ressources nationales sont gérées et investies.

Car au fond, la question n’est pas simplement celle de la dette.

La véritable question est celle de la capacité du Gabon à transformer ses immenses richesses naturelles en prospérité durable pour l’ensemble de sa population.

La souveraineté ne se proclame pas.

Elle se construit.

Et aucune nation ne peut durablement prétendre à la pleine souveraineté lorsque son avenir dépend davantage de ses créanciers que de sa propre capacité à produire, investir et créer de la richesse.

Arthur Ndougou,

Expert-économiste.

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