Alors que la Ve République prône le pardon et l’inclusivité, certains activistes ont transformé l’injure publique en un business lucratif. En orchestrant des attaques en ligne pour mieux revendre leurs services de médiation, ces pyromanes-pompiers monnaient la stabilité politique du pays. Enquête sur les dérives d’un chantage numérique qui menace la réconciliation nationale.
Au Gabon, la frontière entre l’engagement citoyen et le mercantilisme politique n’a jamais semblé aussi poreuse. Depuis le coup de libération du 30 août 2023, le pays s’est engagé dans un vaste chantier de reconstruction institutionnelle et de réconciliation nationale. Menée par le président de la République, Brice Clotaire Oligui Nguema, cette politique d’inclusivité visait à panser les plaies du passé en tendant la main aux exilés et aux voix dissidentes.
Près de trois ans après le début de cette nouvelle ère, le pari humaniste du pardon se heurte à une réalité bien plus cynique : la professionnalisation de l’injure et le détournement de la médiation à des fins d’enrichissement personnel.
Une faune de pseudo-activistes, hier mercenaires digitaux au service de lobbies rivaux, a perçu dans la magnanimité du nouveau pouvoir une opportunité commerciale inédite. En transformant la tension politique en fonds de commerce, ces acteurs d’un genre nouveau opèrent selon une mécanique bien huilée : celle du pyromane-pompier.
La surenchère numérique comme stratégie de marché
Le mode opératoire de ces entrepreneurs de la polémique repose sur une duplicité systémique. Positionnés stratégiquement à la lisière du pouvoir républicain et des cercles contestataires de la diaspora, ils tiennent simultanément les deux bouts du bâton.
D’un côté, les relais activistes radicalisent le discours sur les réseaux sociaux. Ils distillent des informations sensibles, ciblent des personnalités publiques et organisent des campagnes de dénigrement virtuelles. De l’autre, des figures désormais introduites dans les arcanes du pouvoir se positionnent comme les uniques intermédiaires capables de ramener le calme.
Le message soufflé aux décideurs est immuable : « Laissez-moi gérer. Je connais les gars, je peux les faire taire. »
Cette ingénierie de la crise crée artificiellement le problème pour légitimer une solution payante. Plus l’incendie numérique est dévastateur, plus l’extincteur institutionnel se vend cher.
Dès lors, l’objectif de ces réseaux n’est plus le triomphe d’une idéologie ou la réussite de l’entrée dans la Ve République, mais la pérennisation du conflit. Sans polémique, l’insulte disparaît. Sans insulte, la crise s’éteint. Et sans crise, la fonction de médiateur perd sa rentabilité.
Les dérives de l’inclusivité
Cette situation met en lumière les effets pervers d’un pardon politique accordé sans inventaire éthique. Si la réconciliation nationale exige de réintégrer les forces vives de la nation, elle pose la question des garde-fous face à l’opportunisme.
Le cynisme atteint son paroxysme lorsque les mêmes individus naviguent à tous les échelons de la chaîne d’influence : complices des assaillants, confidents des gouvernants et bénéficiaires des transactions financières.
L’État gabonais fait face ici à un défi de salubrité publique et morale. L’indulgence de l’État ne peut servir de bouclier à un chantage orchestré. Si pardonner à un ancien adversaire relève de la grandeur politique, valider la marchandisation de la paix sociale fragilise les fondements mêmes de la reconstruction nationale.
Le véritable péril pour les institutions ne réside plus seulement dans la virulence de l’insulteur public, mais bien dans l’ombre du courtier qui a besoin que l’injure perdure pour justifier son salaire.
