Au Gabon, des bébés sont désormais découverts parmi les ordures, dans des fosses septiques ou abandonnés à la merci de la mort. Des drames insoutenables qui révèlent une crise sociale profonde que le pays ne peut plus continuer à ignorer.
Nous sommes le 13 janvier 2026. Dans le quartier Amissa, commune d’Akanda, au nord de Libreville, des riverains entendent des pleurs. Ils s’approchent d’une poubelle, et découvrent l’impensable : un nourrisson, vivant, abandonné au milieu des ordures. Une vidéo tourne immédiatement sur les réseaux sociaux, provoquant une vague d’indignation nationale. Mais derrière l’émotion, une question s’impose avec brutalité : combien d’autres ?
Akanda n’est pas un cas isolé. Quelques mois plus tôt, le 8 septembre 2025, à Ntoum, dans le quartier Bizango Bibere 3, un riverain parti vider ses ordures ménagères découvrait dans un bac à ordures le corps sans vie d’un nourrisson de neuf mois.
Plus récemment, une vidéo devenue virale a révélé l’horreur : un nouveau-né, encore attaché à son cordon ombilical, a été retrouvé dans une fosse de toilettes. Alertés par les cris du nourrisson, des habitants ont dû briser la fosse pour le sortir vivant, dans une scène d’une cruauté insoutenable.
Ces faits, parce qu’ils ont été filmés ou rapportés, existent dans la mémoire collective. Mais ils ne représentent que la surface visible d’un phénomène bien plus grave. Combien de nourrissons enveloppés dans des sachets, enfouis sous des vêtements, enterrés dans les forêts des zones rurales, n’ont jamais été retrouvés ? Jamais comptés ? Jamais pleurés ? « Ce que l’on voit n’est que la surface. Entre les cas filmés et ceux que personne ne découvrira jamais, le phénomène est d’une ampleur que personne n’ose vraiment mesurer», affirme un journaliste d’investigation ayant requis l’anonymat.
Comprendre avant de condamner
La première réaction de la société gabonaise est souvent la même : condamner la mère. C’est elle qui porte la vie pendant neuf mois. Mais cette réaction, aussi instinctive soit-elle, passe sous silence une réalité que l’on feint d’ignorer : dans la grande majorité des cas, ces femmes ont été abandonnées par le géniteur. Un homme qui a engrossé, puis disparu, laissant la femme seule face à une grossesse, à la honte, à la misère.
Ces hommes irresponsables, lâches, souvent invisibles dans le débat public, portent une part de responsabilité que la société gabonaise refuse encore de nommer clairement. Il est temps de le faire.
Au-delà de la fuite paternelle, les causes sont multiples et enchevêtrées. La pauvreté, d’abord : des femmes sans ressources, sans logement stable, sans réseau familial ou institutionnel pour les soutenir. L’accès insuffisant à la contraception et à l’éducation sexuelle laisse ensuite de nombreuses adolescentes et jeunes femmes démunies face à une grossesse non désirée. L’isolement psychologique, enfin : ces grossesses souvent cachées, portées dans la honte, qui aboutissent à un accouchement solitaire, dans la panique, sans filet.
Le miroir tendu à la société gabonaise
Pourquoi, au moment de la détresse, ces femmes ne se tournent-elles pas vers les services sociaux, vers les ONG, vers les structures d’aide ? La réponse est cruelle dans sa simplicité : parce que ces structures sont trop peu nombreuses, trop peu accessibles, trop peu connues et parfois inexistantes dans les quartiers populaires ou les zones rurales.
La société gabonaise a longtemps préféré condamner plutôt que prévenir. Elle a fermé les yeux sur des grossesses précoces non prises en charge, sur des jeunes filles livrées à elles-mêmes, sur des hommes jamais tenus responsables de leurs actes. Ces bébés retrouvés dans des poubelles et les fosses septiques ne sont pas uniquement le symptôme d’une défaillance individuelle. Ils sont le reflet d’un système qui a failli, d’une société malade.
Ce qui doit changer, maintenant
La réponse à cette crise doit être à la hauteur de sa gravité. Elle suppose des actions concrètes, coordonnées, et durables.
Il faut d’abord créer un fonds national dédié à l’accompagnement des mères en grande précarité — une aide financière d’urgence pour les femmes enceintes sans ressources, afin qu’elles ne vivent pas leur accouchement comme une catastrophe sans issue. Il faut ensuite ouvrir des centres psychosociaux dans chaque commune, des espaces où les jeunes femmes enceintes, qu’elles soient mineures ou adultes, économiquement fragilisées ou isolées, puissent trouver écoute, suivi médical et orientation.
Il faut aussi, et surtout, investir dans la prévention dès l’adolescence : des campagnes de sensibilisation dans les écoles et les quartiers, destinées aux filles comme aux garçons, sur la sexualité protégée, la contraception, et le respect de la vie. Et réintroduire une éducation morale et civique qui redonne du sens à la responsabilité individuelle — y compris celle des hommes.
Ces nourrissons retrouvés dans des poubelles et des fosses septiques ne sont pas morts ou sauvés par hasard. Chacun d’eux est le signe d’une femme laissée seule au bord du gouffre, d’un homme qui a fui ses responsabilités, d’une institution absente au moment où elle était nécessaire, et d’une société qui a regardé ailleurs trop longtemps.
Indigner, pleurer, partager des vidéos ne suffit plus. Il est temps que le Gabon se regarde en face, et décide collectivement que ces enfants seront les derniers à mourir de l’indifférence.