Quand deux hauts responsables d’une même institution publique transforment un désaccord administratif en guerre ouverte sur la place publique, c’est toute l’image de l’État qui vacille. À l’Agence gabonaise de sécurité alimentaire (Agasa), la bataille des egos, des réseaux et des influences donne aujourd’hui le spectacle d’une administration qui peine à incarner les exigences de rigueur, d’éthique et d’exemplarité promises aux Gabonais.
L’Agence gabonaise de sécurité alimentaire (Agasa) traverse une période de fortes turbulences. Depuis plusieurs semaines, une fracture profonde oppose le directeur général, Jean Delors Biyogue Bi Ntougou, à son adjoint, le commandant Oscar Sadibi Mapangou. Au cœur de cette crise : deux visions de la gouvernance, deux méthodes, deux camps d’une même famille politique qui s’affrontent ouvertement.
D’un côté, Jean Delors Biyogue Bi Ntougou – un parent du côté paternel du président de la République – un directeur général qui affirme vouloir redresser l’institution, restaurer l’autorité de la direction et mettre fin à ce qu’il considère comme une gouvernance parallèle contraire aux règles de fonctionnement de l’agence. De l’autre, le commandant Oscar Sadibi Mapangou – le fils de Guy Bertrand Mapangou, ancien proche d’Ali Bongo et aujourd’hui membre influent de l’aile dure de Brice Clotaire Oligui Nguema – un directeur général adjoint qui conteste certaines pratiques managériales de son supérieur hiérarchique et dénonce des méthodes jugées peu conformes à l’esprit d’une administration moderne.

Mais le plus préoccupant dans cette affaire est que le conflit a quitté les bureaux de l’Agasa pour s’exposer sur la place publique. Sur les réseaux sociaux, les prises de position se multiplient. Le directeur général, très actif sur Facebook, répond à ses détracteurs, tandis que ses soutiens dénoncent un prétendu acharnement et crient au complot. En face, le camp du DGA mobilise également ses relais. Le débat sur la gestion de l’agence a progressivement dérivé vers des attaques personnelles, des invectives et des affrontements verbaux d’une rare violence.
Un spectacle dégradant pour une institution dont la mission première est pourtant de protéger les populations contre les risques alimentaires.
Deux profils, deux trajectoires, un même malaise
Pour comprendre cette crise, il faut regarder les parcours des deux protagonistes.
Le Dr. Jean Delors Biyogue Bi Ntougou, ancien président du Conseil d’administration de l’Agasa, a été nommé directeur général de l’agence à l’issue du Conseil des ministres du 19 décembre 2024. Depuis son arrivée, il crie à qui veut l’entendre sa parenté avec le chef de l’État Brice Clotaire Oligui Nguema et rappelle régulièrement son engagement dans la campagne du « oui » au référendum ainsi que son implication dans la victoire présidentielle.
Face à lui, le commandant Oscar Sadibi Mapangou, officier de la Gendarmerie nationale, nommé directeur général adjoint de l’Agasa lors du Conseil des ministres du 17 janvier 2025. Avant cette nomination, il dirigeait le Centre national des examens du permis de conduire (CNEPC), où sa gestion avait suscité des critiques de certains agents concernant la transparence et les méthodes de fonctionnement. Lors de son départ de cette structure, son remplacement avait également été marqué par un épisode administratif conflictuel autour de la transmission des clés du bureau. Le commandant est par ailleurs le fils de Guy Bertrand Mapangou, actuel président du Conseil économique, social, environnemental et culturel (CESEC), ancien membre influent du pouvoir d’Ali Bongo Ondimba et désormais soutien affiché de Brice Clotaire Oligui Nguema.
Deux personnalités, deux réseaux, deux trajectoires qui illustrent une réalité inquiétante : celle d’une République où l’influence, les appartenances et les connexions semblent parfois peser davantage que la seule exigence de compétence et de résultats.
Hermann Immongault reprend la main face au chaos
Face à l’ampleur de la crise, le vice-président du gouvernement, Hermann Immongault, a convoqué le 13 juillet le directeur général Jean Delors Biyogue Bi Ntougou, son adjoint Oscar Sadibi Mapangou ainsi que le ministre de l’Agriculture, Pacôme Kossy, afin de trouver une issue à cette situation devenue incompatible avec les exigences de la Vème République.
Fermement, il a dénoncé l’exposition publique des querelles internes : « Je vous ai réunis ce jour pour faire le point sur la situation de crise que connaît actuellement l’Agasa. Cela fait déjà plusieurs semaines, à travers les réseaux sociaux et les médias, que beaucoup d’interactions ne sont pas dignes d’une administration publique de cette nature ».
Le vice-président du gouvernement a également rappelé la responsabilité première de l’institution : « L’Agasa est chargée d’assurer la sécurité alimentaire des populations vivant sur le territoire national. Vous en êtes rendus au point où vous constituez une source d’insécurité pour le Gabonais ».
À l’issue de la rencontre, une semaine a été accordée au ministre de l’Agriculture pour proposer des solutions permettant de sortir de cette crise. « Nous parlons de santé alimentaire ; tout ce qui est contre-productif vous éloigne de cet objectif », a insisté Hermann Immongault.
Toutefois, parlons peu mais parlons bien. Si Jean Delors Biyogue Bi Ntougou et Oscar Sadibi Mapangou n’étaient pas « des proches de… », Hermann Immongault aurait-il pris soin de les recevoir au cours d’une réunion publique en présence de leur ministre de tutelle ? N’est-ce pas là un aveu de faiblesse du ministre de l’Agriculture, incapable de trancher deux postures d’égo des « privilégiés de la République » ? Si ces deux-là étaient des « sans noms », n’auraient-ils pas été tout simplement virés « tous les deux » lors d’un Conseil des ministres ?
Comme on le voit, ces interrogations pointent la déchéance précoce de la Vème République. Le danger est donc sous nos pieds et personne ne doit se satisfaire de la situation actuelle.
L’urgence d’une République exemplaire
L’affaire Agasa dépasse désormais le simple conflit entre deux responsables administratifs. Elle pose une question fondamentale : peut-on construire une administration efficace avec des responsables dont les trajectoires, les réseaux et les ambitions semblent parfois prendre le dessus sur la mission collective ?
La bonne gouvernance exige de l’éthique, de la responsabilité et de la discipline. Les institutions publiques ne peuvent devenir des terrains d’affrontement où chacun mobilise ses soutiens pour défendre son influence personnelle.
Brice Clotaire Oligui Nguema n’a pas pris le pouvoir pour offrir aux Gabonais le spectacle d’une administration divisée, minée par les querelles d’ego et les batailles de clans. La semaine accordée par le gouvernement doit impérativement déboucher sur une solution rapide, claire et responsable. Car au-delà des personnes, c’est la crédibilité de l’État et la confiance des citoyens qui sont en jeu.









