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[Tribune libre] Gabon : D’une léproserie oubliée à un centre des métiers nouvelle génération c’est l’histoire du projet d’Ebeigne

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À une vingtaine de kilomètres d’Oyem, dans la province du Woleu-Ntem, sur la route de Mitzic, un site de 13 hectares dort depuis plus de trente ans. Ebeigne fut autrefois une léproserie, fermée dans les années 1990 après l’éradication de la maladie et le départ des derniers patients. Depuis lors, plusieurs tentatives de réhabilitation ont échoué, au même titre d’ailleurs que la réhabilitation de l’ancien hôpital régional d’Oyem, cela parce qu’un nouvel hôpital de référence — l’hôpital « canadien » — s’est installé en plein centre-ville, rendant obsolète l’idée de reconstruire une structure de santé de même ampleur à cet endroit isolé, car situé à deux kilomètres de la route.

Un lieu qui portait déjà une mission de guérison

Plutôt que de laisser ce lieu retourner à la friche, j’avais proposé aux autorités politiques et notamment au Ministre Charles Mba, une autre lecture de son histoire : si Ebeigne ne soigne plus les corps, il pourrait soigner autre chose comme le manque de perspectives, le chômage, le désarroi d’une jeunesse en quête d’avenir. De la guérison des corps à la guérison de l’esprit par la formation, l’idée était donc de faire du site un Centre régional des métiers, capable de redonner de l’élan à toute une région, voire à notre pays.

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Un diagnostic sans complaisance sur l’économie régionale

Avant de dessiner quoi que ce soit, il fallait comprendre. Nous le savons tous, la région septentrionale du Gabon vit une situation paradoxale : elle regorge de ressources (hévéa, café, cacao, fer, or, forêt, cultures vivrières) mais elle peine à en tirer profit avec sa propre main-d’œuvre. Résultats : 1- les quelques grandes entreprises qui y travaillent emploient majoritairement des expatriés. 2- les métiers de la couture, du commerce, de la ferronnerie ou de la briqueterie échappent totalement aux nationaux, et les jeunes diplômés des filières techniques existantes ont du mal à trouver un emploi correspondant à leur formation.

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Ce constat, il n’a pas été réalisé en solitaire depuis un bureau. Il a été posé à la suite d’une concertation. En effet, en mars 2024, une grande concertation à Oyem a réuni 74 participants (artisans, entreprises, opérateurs de formation, administrations) bien au-delà des 30 attendus au départ. Soixante métiers différents ont été répertoriés, croisés avec l’offre de formation déjà existante dans les lycées et centres techniques de la région, pour ne retenir que les filières où un vrai besoin économique existait, sans faire de doublons avec ce qui fonctionnait déjà.

Pourquoi pas un énième lycée professionnel ?

On le sait, Oyem compte déjà un Lycée technique, un Centre de formation professionnelle et un Centre des métiers de la femme. Ces institutions forment des maçons, des mécaniciens, des couturières, des secrétaires. Alors pourquoi un centre de plus ?

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Parce que l’analyse des effectifs de ces établissements sur trois ans montre une réalité têtue: plusieurs filières se vident (génie civil, mécanique auto, électricité bâtiment), signe que l’offre ne correspond plus à la demande du marché, tandis que d’autres besoins, eux, restent sans réponse : maintenance de photocopieurs et de smartphones, infographie, brancardage, nettoyage de matériel hospitalier, tressage de meubles… Des métiers concrets, réclamés par les habitants et les entreprises, mais absents de l’offre actuelle.

Le Centre d’Ebeigne n’a donc pas vocation à récupérer les élèves des lycées existants, ni à recopier leurs programmes. Il vise un autre public, un autre format, une autre philosophie.

Une signature pédagogique volontairement différente

C’est là que se joue la vraie proposition : le centre d’Ebeigne ne sera pas un lycée bis. Pour être un peu plis explicite, quatre choses le distinguent nettement des filières professionnelles classiques :

1- Des formations courtes et concentrées. Trois à six mois, contre plusieurs années ailleurs. L’objectif n’est pas de décrocher un diplôme académique classique, mais d’acquérir vite des compétences directement utilisables sur le terrain.

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2- Une pédagogie « pratico-pratique ». 80 % de pratique, 20 % de théorie. On apprend en atelier, avec les mains, en résolvant de vrais problèmes, pas en écoutant des heures de cours magistraux.

3- La polycompétence plutôt que la spécialisation étroite. Un futur tresseur de meubles apprendra aussi des rudiments d’ébénisterie ; une future assistante en soins apprendra aussi des gestes de puériculture. Dans une région où le marché de l’emploi est étroit, savoir faire plusieurs choses proches augmente considérablement les chances de s’en sortir.

4- Un rapport différent à l’apprenant. Le rapport final de la concertation le formule sans détour : les apprenants seront considérés « comme des clients dont il faudra satisfaire les besoins ». Cela suppose une sélection sur la motivation réelle, un accompagnement individuel pour éviter le décrochage, le droit à l’erreur bien sûr, et une pédagogie positive qui valorise les progrès plutôt que de sanctionner les échecs.

Des filières choisies pour leur sens autant que pour leur utilité

Pour son lancement, le centre proposera quatre grands pôles : le bâtiment (charpenterie-coffrage, peinture-décoration, soudure-chaudronnerie), le numérique (graphisme-multimédia, maintenance informatique), la couture-décoration, et surtout deux filières choisies pour préserver l’âme du lieu : la santé et le bien-être (brancardage, secourisme) et la vannerie-cannage-tressage de meubles.

Ce choix n’est pas anodin. En gardant un pôle santé, même sous une forme modeste et différente de l’ancien hôpital, le centre reste fidèle à la vocation originelle du site. Et en misant sur la vannerie, il répond à une demande clairement exprimée par les habitants lors de la concertation et des échanges : renouer avec des savoir-faire traditionnels, valoriser les matériaux locaux, et redonner de la fierté à des métiers ancrés dans la culture régionale.

Un projet-pilote pour toute une région

Le pari est ambitieux. Il s’agit de faire d’un lieu chargé d’histoire douloureuse un symbole de rebond pour la jeunesse du Woleu-Ntem et d’ailleurs. En misant sur des formations courtes, pratiques, ciblées sur de vrais besoins économiques, et sur une relation de confiance renouvelée entre les jeunes et le monde du travail, le Centre régional des métiers d’Ebeigne ne cherche pas à concurrencer les établissements existants, mais à occuper un espace resté vide, celui de l’insertion rapide et concrète, loin des logiques scolaires classiques.

Si le pari réussit, ce modèle pourrait, à terme, essaimer bien au-delà d’Oyem, jusqu’à devenir une référence pour toute la formation professionnelle gabonaise et dans la sous-région.

Par Bonaventure Mvé Ondo

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