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[Tribune libre] « L’AGASA : quinze ans après, où est passée la sécurité alimentaire des Gabonais ? »

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La question de l’AGASA mérite d’être abordée sous l’angle de sa mission première et de son fonctionnement réel, à la lumière d’éléments juridiques en complément des audits. Avec du recul, Arthur N’doungou, l’ancien Dga de cette entité déroule le tapis de son fonctionnement interne. Entre insuffisance du personnel qualifié, un management à la petite semaine, incapacité à construire une culture de performance…l’AGASA ne rassure personne. Bien au contraire…

L’AGASA : une agence de service public, pas une entreprise de profit

L’Agence Gabonaise de Sécurité Alimentaire a été créée par le décret n°0292/PR/MAEPDR du 18 février 2011, modifié par le décret n°0667/PR/MAEPDR du 10 juillet 2013, pour protéger la santé des consommateurs et garantir la sécurité sanitaire des aliments. Sa création répondait d’ailleurs à une recommandation conjointe de l’Organisation Mondiale de la Santé Animale, de l’Organisation Mondiale du Commerce et de la FAO, qui préconisaient la mise en place d’une entité unique de gestion de la sécurité sanitaire des aliments.

Sa vocation n’est pas de générer des bénéfices comme une société commerciale, mais de :

  • • contrôler les denrées alimentaires importées et produites localement ;
  • • surveiller les risques sanitaires ;
  • • prévenir les intoxications alimentaires ;
  • • lutter contre les fraudes alimentaires ;
  • • assurer la traçabilité des produits ;
  • • protéger les consommateurs gabonais.

Le critère principal de performance d’une agence de sécurité alimentaire n’est donc pas le profit, mais son efficacité à protéger la population.

Les maux qui semblent affecter l’AGASA depuis sa création

Plusieurs critiques reviennent régulièrement lorsqu’il est question de l’AGASA. Quinze ans après sa création, ces critiques ne relèvent plus de la perception mais sont aujourd’hui corroborées par des audits indépendants et des constats factuels précis.

1. Une gouvernance souvent contestée et désormais en rupture avec les statuts

L’agence a connu de nombreux changements de responsables et d’orientations stratégiques.

Les conséquences sont généralement :

  • • absence de vision à long terme ;
  • • réformes inachevées ;
  • • instabilité administrative ;
  • • difficultés à construire une culture de performance.

En exemples, certaines décisions internes prises dans ce contexte ont d’ailleurs conduit à la première grève des agents de l’AGASA, parmi lesquelles la décision n°00004/MAEDR/AGASA-DG du 14 mai 2025 portant nouvel organigramme et la décision n°005/MAEDR/SG/DG-AGASA du 18 août 2025 élargissant les compétences de la délégation provinciale de l’Estuaire. Ces deux décisions transfèrent à une délégation provinciale, dont le délégué est nommé par simple note de service du DG, des compétences relevant statutairement d’une direction technique du siège, dont le directeur est nommé en Conseil des Ministres.

Une institution chargée de la sécurité sanitaire des aliments devrait normalement fonctionner sur des plans stratégiques de 5 à 10 ans indépendamment des changements politiques.

2. L’absence d’un laboratoire de référence performant

C’est probablement l’une des principales faiblesses structurelles reconnues et confirmées par un rapport de diagnostic documenté.

Le rapport du cabinet SBC (février 2025) sur le laboratoire d’analyses physiques et microbiologiques de l’AGASA, mis en service en 2021 toujours non opérationnel, décèle :

  • • une insuffisance des ressources humaines qualifiées ;
  • • des défauts de construction des paillasses affectant l’ensemble des analyses microbiologiques ;
  • • une insuffisance des équipements de base (verrerie, étuves, hottes, armoires) ;
  • • la non-fonctionnalité du chromatographe couplé au spectromètre de masse (GC/MS) et du spectromètre d’absorption atomique (SAA).

Conséquence directe : ce laboratoire ne peut prétendre à l’accréditation ISO/CEI 17025, et les rares analyses qui y sont effectuées ne sont pas crédibles et peuvent faire l’objet de contestation par les opérateurs économiques ou des tiers.

Sans laboratoire moderne capable de réaliser rapidement des analyses microbiologiques, chimiques et toxicologiques :

  • • les contrôles sont limités ;
  • • certaines analyses doivent être externalisées ;
  • • les délais de réponse augmentent ;
  • • les importations à risque peuvent échapper au contrôle.

Des organismes comme la Food and Drug Administration ou l’Autorité européenne de sécurité des aliments s’appuient sur des réseaux de laboratoires hautement équipés.

3. Une gestion jugée opaque

Parmi les critiques souvent formulées :

  • • faible publication des rapports d’activité ;
  • • manque de communication sur les résultats des contrôles ;
  • • absence de statistiques régulières accessibles au public et vérifiables ;
  • • insuffisance des audits rendus publics.

La transparence est pourtant essentielle pour inspirer confiance aux consommateurs et aux opérateurs économiques, d’autant que les audits évoqués dans ce texte (Deloitte, AIC Capital Humain 2023, SBC 2025) existent bel et bien, mais demeurent largement internes.

4. Le copinage et les nominations de convenance

Comme dans de nombreuses administrations publiques africaines, l’une des critiques récurrentes concerne :

  • • le favoritisme ;
  • • les recrutements non fondés sur les compétences ;
  • • les promotions insuffisamment liées aux résultats ;
  • • l’influence des réseaux personnels ou politiques.

Lorsque la compétence n’est plus le premier critère, la performance institutionnelle s’affaiblit progressivement, et les chiffres le confirment.

5. Des moyens humains et matériels insuffisants

L’AGASA est censée contrôler :

  • • les frontières (surtout celle du Gabon vs Cameroun) ;
  • • les ports ;
  • • les aéroports ;
  • • les marchés ;
  • • les usines agroalimentaires ;
  • • les restaurants ;
  • • les entrepôts,

sur l’ensemble des neuf provinces du pays.

Une telle mission exige:

  • • des inspecteurs nombreux;
  • • des véhicules;
  • • des laboratoires;
  • • des outils numériques ;
  • • et des budgets conséquents;

Or, sur le plan humain, le rapport d’audit du cabinet AIC Capital Humain (2023) établissait déjà que 55 % du personnel de l’AGASA ne relevait pas de son domaine de compétence. Cette proportion, loin de se résorber, dépasserait aujourd’hui les 70 %, sous l’effet cumulé de recrutements récents. Privant de facto l’AGASA de la capacité minimale exigée par la norme ISO/CEI 17020, référentiel international auquel l’Agence s’est pourtant elle-même engagée par sa Politique Qualité du 13 mars 2025.

6. Une faible culture de résultats

Une agence moderne devrait pouvoir répondre à des questions simples :

  • • Combien de contrôles ont été réalisés ?
  • • Combien de produits ont été saisis ?
  • • Combien d’intoxications ont été évitées ?
  • • Quels secteurs présentent le plus de risques ?
  • • Quels indicateurs se sont améliorés ?

Lorsque ces indicateurs ne sont pas régulièrement publiés, il devient difficile d’évaluer l’efficacité réelle de l’institution.

Le problème de fond : AGASA existe-t-elle pour elle-même ou pour le consommateur ?

La véritable question n’est pas seulement budgétaire ou administrative.

Une agence publique dérive lorsqu’elle consacre davantage d’énergie :

  • • à préserver les positions acquises ;
  • • aux rivalités internes ;
  • • aux avantages administratifs ;
  • • aux considérations politiques,

qu’à sa mission de protection des citoyens.

La sécurité alimentaire devrait rester l’objectif central.

Quelle refondation ?

Une réforme crédible pourrait reposer sur cinq piliers, dont le fondement juridique existe déjà :

  • • Audit organisationnel et financier indépendant, et surtout, mise en œuvre effective des recommandations des audits déjà réalisés (Deloitte, AIC Capital Humain 2023, SBC 2025), qui constituent une feuille de route disponible.
  • • Création d’un laboratoire national de référence accrédité ISO/CEI 17025.
  • • Recrutement et promotion fondés sur la compétence, conformément aux exigences statutaires du décret n°0190/2014.
  • • Publication annuelle d’un rapport de performance détaillé et vérifiable.
  • • Numérisation complète des contrôles et de la traçabilité.

À ces piliers doit s’ajouter une nécessité de fond : l’adoption d’une loi-cadre sur la sécurité sanitaire des aliments, en application de l’article 94 de la nouvelle Constitution, pour remplacer le dispositif législatif de 1965, aujourd’hui inopérant, et clarifier les conflits de compétence persistants avec d’autres administrations (DGCCRF, Santé, mairies).

Ces interrogations ne visent pas à remettre en cause la nécessité de l’AGASA, mais à s’interroger sur sa capacité réelle à remplir la mission pour laquelle elle a été créée : garantir aux Gabonais une alimentation sûre, contrôlée et conforme aux normes sanitaires.

Si une agence de sécurité alimentaire fonctionne mal, les conséquences potentielles peuvent être :

  • – intoxications alimentaires ;
  • – circulation de produits avariés ;
  • – contamination microbiologique ;
  • – présence de substances chimiques dangereuses ;
  • – augmentation de certaines maladies d’origine alimentaire.

L’AGASA dispose-t-elle des moyens nécessaires pour prévenir efficacement les risques alimentaires ?

Cela renvoie à plusieurs interrogations :

  • • Existe-t-il un laboratoire national de référence pleinement opérationnel ?
  • • Combien d’échantillons alimentaires sont analysés chaque année ?
  • • Combien de produits dangereux sont retirés du marché ?
  • • Quel est le taux de couverture des contrôles sur les marchés, restaurants et importations ?
  • • Les rapports de surveillance sont-ils publiés ?

Sans transparence sur ces indicateurs, il est difficile d’évaluer objectivement l’efficacité de l’agence.

Il est alors légitime de s’interroger sur sa capacité à détecter, prévenir et réduire les risques sanitaires liés à l’alimentation. Une agence de sécurité alimentaire ne peut être évaluée ni sur ses recettes ni sur ses effectifs, mais sur sa contribution mesurable à la protection de la santé publique.

C’est probablement sur ce terrain, celui des résultats, de la transparence et de la prévention, que le débat public serait le plus pertinent. Un terrain qui gagnerait sans doute à être occupé par des actes et des chiffres vérifiables.

  • Arthur N’doungou
  • Ancien Directeur Administratif & financier (Comuf)
  • Ancien Directeur Financier& contrôleur de gestion (SNBG)
  • Ancien Directeur Financier & DGA (OGAR & OGARVIE)
  • Ancien DGA (AGASA)


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