Sous l’ère de la Transition et à l’aube de la nouvelle République, une dangereuse confusion de genres s’est enkystée dans l’écosystème médiatique gabonais, opposant de façon grotesque des cyber-activistes incultes aux journalistes régulièrement formés. Tandis que les professionnels de l’information s’astreignent au respect rigoureux de la déontologie et de la vérité factuelle, les marchands de vent du numérique s’octroient toutes les licences, jusqu’à la limite de l’abject. Cette clochardisation de la parole publique pose une question dérangeante : les pouvoirs publics ne sont-ils pas les premiers complices de cette dérive, en allant jusqu’à nommer des maîtres-chanteurs virtuels au rang de conseillers en communication ?
« Savoir faire la différence entre la serviette et le torchon. » Cette métaphore populaire s’impose désormais comme un cri de survie pour le monde de la communication et des médias. L’avènement non régulé des réseaux sociaux a permis à une meute d’opportunistes de s’infiltrer dans une profession pourtant régie par des règles académiques et éthiques strictes.
Cette intrusion sauvage vient briser les barrières corporatistes d’un métier trop souvent fantasmé comme le plus facile d’accès. Elle met aujourd’hui les gouvernants face à une horde d’imposteurs qui s’imaginent, par l’unique fait de savoir pianoter sur un clavier, d’agiter un micro ou de braquer l’objectif d’un smartphone, qu’ils possèdent les compétences requises pour se glisser parmi les professionnels de l’information. Cette usurpation de titre tire la qualité du débat public vers le bas.
Le règne des « oisifs diplômés » et des rhétoriciens de pacotille
Le contexte politique actuel s’est transformé en un vaste terreau pour une catégorie bien précise de parasites : des « oisifs diplômés », usant d’un vocabulaire de façade et d’une outrecuidance sans limite, venus influencer des décideurs publics en quête de popularité numérique. Désormais installés dans les cabinets ministériels, ces imposteurs tiennent la dragée haute aux véritables cadres de la presse.
Ils y étalent sans vergogne une suffisance hargneuse et un prétendu talent oratoire qui ne trompent personne. Pour ces illusionnistes de la Toile, aligner des phrases creuses farcies de mots redondants et pompeux suffit à simuler l’expertise ou le professionnalisme. Ce spectacle affligeant décrédibilise l’autorité de l’État qu’ils prétendent servir.
Infestation des couloirs du Palais : une prime au chantage numérique
Le scandale devient intolérable lorsque, au grand dam des diplômés des écoles de journalisme, ces agitateurs puérils sont élevés au rang de stratèges de la communication au sein des plus hautes instances républicaines, jusqu’au palais de la présidence de la République. En leur accordant des décrets de nomination, l’État leur décerne indûment un sauf-conduit.
C’est ainsi qu’ils pullulent aujourd’hui dans les couloirs du pouvoir, s’affichant ostensiblement dans les délégations officielles et les voyages présidentiels à l’étranger. Si le chef de l’État, dans sa magnanimité, conçoit cette récupération comme une stratégie d’inclusion de toutes les couches de la société, ces mercenaires du clic y voient une préférence institutionnelle. Ils en profitent pour narguer ouvertement ceux qui possèdent la légitimité académique et l’aptitude morale à exercer ces fonctions.
De la « légion étrangère » d’Ali Bongo au surplace de la Ve République, les leçons oubliées de l’histoire
Cette erreur stratégique ne manque jamais de produire ses effets toxiques. Le Gabon a pourtant payé le prix fort sous l’ancien régime, en subissant les maladresses systématiques de la « légion étrangère » d’Ali Bongo. Portée aux nues par les plus hautes instances étatiques, cette clique d’opportunistes s’était muée en caste de « supers Gabonais », prétendument experts en tout, mais destructeurs en réalité. La crédulité du pouvoir déchu avait conduit à croire que tout ce qui venait de l’étranger avait plus de valeur que le génie local, allant jusqu’à parachuter un démarcheur immobilier au poste de directeur de cabinet de la première institution du pays.
Dix ans plus tard, l’histoire bégaye de façon dramatique. On remet sur le métier les mêmes erreurs de casting. En quoi un activiste, au seul motif qu’il crie plus fort depuis l’Europe ou l’Amérique, pourrait-il remplacer un journaliste rigoureux, formé aux réalités de notre terroir ?
Quand la noblesse corporatiste défie l’imposture numérique
Les devanciers de la presse gabonaise ont su démontrer, durant des décennies, des qualités morales et professionnelles qui ont fait d’eux de véritables monuments du monde des médias. L’histoire retient les noms de ces journalistes passionnés, amoureux de leur métier, à l’instar des regrettés Joseph Louembé, Louis Barthélémy Mapangou, Albertine Koumba, Pierre Mauclair, Jean Philippe Oyono, William Oyone, Jérémie Gustave Nzamba, Jean Pascal Ndong Obiang, Edouard Ndjoumba Moussock, Mamadou Diop, Crépin Nganga, ou encore Francis Salla Ngouah Beaud, etc.
À cet héritage glorieux s’ajoutent des figures tutélaires contemporaines, repères permanents pour les jeunes générations, telles que Germain Ngoyo Moussavou, Émile Koumba Boulingui, Anaclet Ndong Ngoua, Véronique Niangui, Victor Mbegah Effa, El Mut Moutchinga Boulingui,….
Par leur sagesse et leur noblesse républicaine, ces éminents professionnels n’ont strictement rien à envier à la nouvelle vague de parvenus de la Toile, qui bombent le torse avec des titres usurpés et des parchemins obtenus dans des conditions qu’ils n’oseraient jamais révéler publiquement.
Face à ce grand écart déontologique, l’État doit impérativement siffler la fin de la récréation et mettre un terme à cette imposture, afin de rendre aux médias gabonais leurs lettres de noblesse.
