C’est l’avis du Dr Stéphane Germain Iloko Boussengui, au moment où les critiques se multiplient contre la Caisse nationale d’assurance maladie et de garantie sociale (CNAMGS), et que les dysfonctionnements pénalisent les assurés notamment sur les difficultés de prise en charge des assurés, le Dr Stéphane Germain Iloko Boussengui monte au créneau. Dans un entretien exclusif accordé à GabonClic, l’ancien candidat à la présidentielle d’avril 2025 refuse les règlements de comptes politiques et place l’urgence sociale au cœur du débat.
Lors de votre récente conférence de presse, vous avez évoqué une « rupture du service public» concernant la CNAMGS. Concrètement, quels sont les indicateurs qui, selon vous, marquent cet arrêt du service pour l’assuré gabonais ?
La Caisse nationale d’assurance maladie et de garantie sociale (CNAMGS) est l’un des principaux instruments de solidarité nationale. Elle a été créée pour permettre aux Gabonais, notamment les plus modestes, d’accéder aux soins à moindre coût. Concrètement, un assuré pouvait être consulté dans un hôpital public en ne payant qu’un ticket modérateur. Pour une consultation à 8 000 FCFA, il déboursait parfois seulement 1 600 FCFA. Aujourd’hui, cette mécanique fonctionne de moins en moins. Des assurés arrivent dans les hôpitaux sans bénéficier normalement de leur couverture. Dans plusieurs pharmacies, les ordonnances CNAMGS sont refusées ou partiellement honorées. Il arrive également que certains examens comme les scanners ou les IRM ne soient plus pris en charge. Résultat : des patients se retrouvent à payer des sommes qu’ils ne peuvent pas supporter. Une intervention qui coûtait auparavant 80 000 FCFA peut désormais atteindre 250 000 FCFA. C’est cela que j’appelle une rupture du service public.
Comment expliquer qu’une institution continue d’enrôler de nouveaux affiliés, créant ainsi de nouvelles obligations, alors qu’elle semble incapable de garantir les prestations de base pour ceux qui sont déjà assurés ? N’est-ce pas là une fuite en avant ?
Je ne parlerais pas forcément de fuite en avant, mais clairement d’incohérence. On ne peut pas continuer à intégrer de nouveaux bénéficiaires alors que ceux qui sont déjà dans le système ne jouissent plus pleinement de leurs droits. Cela signifie qu’on risque simplement d’augmenter le nombre de personnes frustrées par le système. Il faut soit régler les dysfonctionnements avant de poursuivre les enrôlements massifs, soit réformer en profondeur tout en continuant les enrôlements si cela est jugé indispensable. Mais aujourd’hui, cette situation manque de logique.
Les prélèvements sur les salaires sont effectifs et réguliers au profit de la CNAMGS, pourtant les caisses semblent vides au moment de régler les structures de soins. Selon votre analyse, le mal est-il lié à un défaut de gouvernance, à un problème de financement de l’État ou à une gestion structurelle défaillante ?
C’est justement l’objet de notre réflexion actuelle. Les salariés contribuent, il existe aussi d’autres mécanismes de financement. La vraie question est de savoir si tout l’argent collecté arrive réellement à destination. Est-ce que l’État verse effectivement sa part patronale ? Est-ce que les entreprises privées reversent leurs contributions ? Est-ce que les services fiscaux transfèrent correctement les taxes perçues ? Il faut également examiner les dépenses : surfacturation éventuelle, manque de contrôle, mauvaise utilisation des ressources. Aujourd’hui, nous avons 12 milliards de francs CFA pour venir à bout des insuffisants rénaux. Est-ce que nous ne pouvons pas réduire le nombre d’insuffisants rénaux en privilégiant la prévention, en privilégiant justement la recherche de la réduction des pathologies qui sont responsables de l’insuffisance rénale ?
Vous avez déposé une « plainte-dénonciation ». Quel est l’objectif prioritaire de cette action judiciaire : obtenir des sanctions pénales contre les gestionnaires, forcer une réforme en profondeur ou obtenir des démissions au sommet de la hiérarchie ?
Mon objectif n’est pas de provoquer des démissions pour le plaisir. Cela ne me rapporte absolument rien. Par ailleurs je tiens à ce que la CNAMGS reprenne à fonctionner correctement. Après plus de deux décennies d’existence, il faut avoir le courage de revoir les textes, évaluer les résultats obtenus et moderniser les pratiques. Si des responsabilités pénales existent, la justice fera son travail. Mais l’objectif principal reste une réforme structurelle.
Lorsque vous dénoncez ces failles, certains vous reprochent de « politiser » un dossier social sensible. Que répondez-vous à ceux qui voient dans votre démarche une ambition partisane plutôt qu’une préoccupation de santé publique ?
Les gens sont libres de penser ce qu’ils veulent. Mais ce problème dépasse les clivages politiques. Un militant du pouvoir peut tomber malade tout comme un opposant. L’accès aux soins est un problème national. Ceux qui critiquent devraient surtout proposer des solutions.
A l’instar de la CNSS par le passé, pensez-vous que la CNAMGS gagnerait en efficacité en gérant ses propres structures sanitaires et ses pharmacies de cession, plutôt que de dépendre exclusivement de prestataires externes ?
Je ne le pense pas. La CNAMGS est avant tout une assurance et non un structure hospitalière. Son rôle n’est pas de devenir gestionnaire d’hôpitaux. Nous avons déjà connu cela avec la Caisse nationale de sécurité sociale (CNSS) et nous savons ce qu’il est advenu de ces structures : fermetures, difficultés de gestion et personnels laissés dans des situations compliquées. Reproduire ce modèle serait répéter les erreurs du passé. La vraie solution se trouve dans une meilleure gouvernance, un meilleur contrôle et une gestion plus rigoureuse. Il faut laisser les gens faire ce qu’ils savent faire et savent mieux faire. La solution, à mon avis n’est pas de créer ces propres structures.
On présente aujourd’hui la CNAMGS comme le « grand malade » du système social gabonais. Si vous étiez aux commandes, quelle serait votre première mesure d’urgence pour stabiliser l’institution ?
Je lancerais immédiatement un audit global. Il faut savoir que si les ressources sont suffisantes, si elles sont correctement gérées, où se trouvent les pertes, si les agents sont suffisamment compétents et si l’institution fonctionne avec une véritable culture du résultat. Sans cela, aucune réforme durable n’est possible.
Quel est, selon vous, le modèle économique et social idéal pour que la CNAMGS redevienne ce levier de dignité et de solidarité pour lequel elle a été créée ?
Écoutez, le modèle initial de la Caisse nationale d’assurance maladie et de garantie sociale (CNAMGS) n’était pas mauvais. Il repose sur les prélèvements sur les salaires, aussi bien dans le public que dans le privé, on ne peut pas remettre cela en cause. On ne peut pas non plus faire reposer tout le système sur les seules ressources de l’État. La vraie question aujourd’hui est de savoir si ces prélèvements sont encore suffisants. Si ce n’est plus le cas, alors il faudra élargir les sources de financement pour garantir la pérennité du système.
Quel appel direct lancez-vous aujourd’hui aux plus hautes autorités publiques pour sortir de cette impasse qui fragilise des milliers de familles gabonaises?
On ne peut pas être président de la République sans se préoccuper du bien-être et de la santé de ses compatriotes. C’est pourquoi j’estime que le chef de l’État doit prendre personnellement ce dossier à bras-le-corps. La crise à la CNAMGS n’est pas un simple débat administratif ou politique. Elle touche directement la vie des populations. Il ne s’agit pas d’un règlement de comptes. L’objectif n’est pas de remplacer une personne par une autre. L’objectif est de redresser la maison, pas simplement faire tomber des têtes. Et si, dans ce processus, certaines responsabilités doivent être établies ou certains départs deviennent inévitables, cela se fera. Mais ce n’est pas l’essentiel. L’essentiel, c’est de sauver cette institution. Nous sommes à peine deux millions d’habitants, nous ne sommes pas un pays suffisamment peuplé pour accepter de perdre davantage de vies faute de médicaments ou faute d’accès aux soins.
Entretien réalisé par Darelle Mamba

