Et si la mairie de Libreville m’était contée ! Depuis bien des années, cette entité fonctionne en accordéon. Dans cette série d’articles, nous allons tenter de dérouler le tapis de cette situation qui questionne notre vivre-ensemble. Bien plus, à force d’agir de la sorte, on risque de faire du surplace et finalement maintenir la capitale politique du Gabon dans l’insalubrité. Tant, rien à l’horizon ne pousse à un changement de paradigme de gestion. Retour sur un fait indigne des nations modernes. Lecture
L’Hôtel de Ville sous une guerre d’influence
Les Librevillois, et au-delà l’ensemble de l’opinion nationale, ont observé avec une stupéfaction mêlée d’incompréhension le séisme qui vient de secouer le sommet de la municipalité de la capitale. En à peine cinq mois d’exercice, le maire Pierre Matthieu Obame Etoughé et son équipe de l’UDB ont vu leur mandat balayé comme des fruits verts par une bourrasque politique d’une rare violence. Le 23 avril 2026, alors que le rejet du budget actait la chute de l’édile, un scénario que beaucoup croyaient écrit d’avance s’est brutalement grippé, révélant les fractures profondes et les appétits féroces qui gravitent autour de l’Hôtel de Ville.
Entre calculs ethniques et discipline de clan
L’ascension d’Obame Etoughé tenait déjà du paradoxe. Simple colistier du 6e arrondissement, il avait été propulsé au premier plan à la faveur d’arbitrages complexes, portés par le concept d’un « mandat d’indemnisation » pour la communauté Fang. Ce récit, soutenu par une partie de la notabilité allant de Bikele à Kango, visait à compenser un prétendu préjudice subi avant le coup de libération du 30 août 2023. Face à cette dynamique, les ambitions d’Emmanuel Berre, figure de proue de l’UDB dans le 1er arrondissement, se sont heurtées à un plafond de verre identitaire.
Dans les salons feutrés de la communauté Mpongwé, une crainte s’est muée en consigne de vote : l’arrivée de Berre à la mairie risquait d’ombrager la vice-présidence d’Alexandre Barro Chambrier. Une lecture politique pourtant étrangère à la Constitution, qui n’a jamais interdit la cohabitation de deux personnalités issues de la même communauté à des postes de prestige. Contraint par cette discipline de clan, Emmanuel Berre a dû « avaler le couteau par le manche », renonçant au fauteuil de maire pour se contenter de celui de Premier adjoint, laissant la place à un candidat de dernière minute.
La bataille de l’ombre pour le contrôle des finances
Si la chute d’Obame Etoughé est officiellement scellée par des preuves de détournements massifs, l’affaire dépasse le simple cadre d’une gestion hasardeuse. Les révélations récentes suggèrent que l’ancien maire n’était qu’un maillon d’un système de prédation hérité de l’ère des délégués spéciaux nommés par le CTRI. En coulisses, une guerre d’influence opposait les réformateurs aux conservateurs du système. Bien que le Président de la République ait personnellement souhaité confier les dossiers stratégiques, marchés municipaux et digitalisation, à Emmanuel Berre, ce dernier s’est systématiquement heurté à un mur.
Sous l’œil vigilant d’Adrien Nguema Mba, ministre de tutelle et ancien délégué spécial, le maire déchu s’est employé à brider son adjoint. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : alors que le cabinet du maire bénéficiait d’une enveloppe colossale de 3,2 milliards de FCFA, le budget alloué à la digitalisation de la ville était réduit à la portion congrue de 30 millions. Pourquoi un tel verrouillage ? La réponse se trouve peut-être dans les allées du marché Mont-Bouët. Poumon financier de la sous-région brassant des milliards au quotidien, ce marché reste le trophée ultime. Pour certains lobbies, l’autonomie d’un édile visionnaire est une menace ; un maire malléable, en revanche, est la garantie que la rente continuera de circuler dans les mêmes canaux.
Même l’accès aux sanitaires leur était interdit sous des motifs fallacieux de travaux. Ce harcèlement logistique n’a pourtant pas eu raison de leur ténacité. Alors qu’Obame Etoughé, président du Comité de Pilotage (COPIL), brillait par son absence systématique, le Premier Maire Adjoint et ses équipes continuaient de recevoir les experts de l’ANINF et des Finances. Une résistance silencieuse face à un sabotage qui visait, au-delà de l’homme, le développement même de la capitale gabonaise.