À l’occasion de la Journée nationale du drapeau, célébrée chaque 9 août au Gabon, Moundou-Mbala Gylepsy Bready propose une lecture originale de l’histoire du drapeau gabonais. Dans cette tribune libre, il revient sur un paradoxe fondateur : le symbole de la souveraineté gabonaise a précédé, de quelques jours, la proclamation juridique de l’indépendance.
L’histoire du drapeau gabonais ne se lit pas seulement comme une chronologie d’événements : elle se lit comme la confrontation de deux théories de l’État, dont chaque étape porte la marque. Le 28 novembre 1958, le Gabon opte pour le statut d’État membre de la Communauté française et proclame la République gabonaise. Ce moment relève encore de ce que la théorie classique de la souveraineté, héritée des traités de Westphalie de 1648, désigne comme un État inachevé : l’autorité existe, mais elle n’est pas exclusive, puisqu’elle demeure partagée avec la puissance tutrice.
Le drapeau de 1959 : l’expression d’une souveraineté partagée
Le premier drapeau, adopté le 29 juin 1959, en porte la preuve visuelle : trois bandes vert, jaune, bleu, avec le drapeau français encore glissé dans un coin. Selon cette lecture westphalienne, un État n’est pleinement lui-même que lorsqu’il exerce seul l’autorité sur son territoire et ses symboles ; ce premier emblème atteste donc d’une souveraineté encore empruntée.
Le 9 août 1960 : une rupture chronologique et symbolique
Le 9 août 1960 introduit une rupture que la seule grille westphalienne ne suffit plus à expliquer. Ce jour-là, la loi n°54/60 adopte le drapeau définitif, vert, jaune, bleu en bandes horizontales, sans plus aucune référence à la France. Or le Gabon n’est pas encore indépendant. La proclamation officielle n’interviendra que huit jours plus tard, le 17 août. Le symbole précède donc le droit, ce qui suppose de convoquer une seconde théorie pour rendre compte du fait.
L’approche constructiviste : s’affirmer par l’identité
C’est l’approche constructiviste des relations internationales, portée notamment par Alexander Wendt, qui permet de comprendre ce décalage. Pour cette école, un État n’existe pas seulement parce qu’un traité ou une reconnaissance internationale le consacre. Il existe d’abord parce qu’une communauté se construit une identité et choisit de se donner à voir comme telle. En effaçant le drapeau français de son étendard avant même la proclamation officielle de l’indépendance, le Gabon s’est affirmé par anticipation, sur le plan symbolique, avant d’être consacré sur le plan juridique.
Ces deux théories ne se contredisent donc pas : elles se succèdent et s’articulent. Le modèle westphalien rend compte de l’incomplétude du drapeau de 1959. Le modèle constructiviste rend compte de l’audace du drapeau de 1960.
La postérité politique : la primauté du symbole sur le droit
Cette lecture trouve une confirmation institutionnelle un demi-siècle plus tard. En 2009, le président Ali Bongo Ondimba institue la Journée nationale du drapeau non pas le 17 août, jour de l’indépendance, mais le 9 août, jour du symbole. Ce choix montre que l’État gabonais contemporain reconnaît lui-même, dans sa propre mémoire officielle, la primauté du fait identitaire sur le seul fait juridique. L’histoire du drapeau gabonais illustre ainsi une idée centrale des relations internationales : la souveraineté d’un État ne se joue pas uniquement dans les traités, elle se joue d’abord dans les symboles par lesquels une nation choisit de se raconter au monde.
Moundou-Mbala Gylepsy Bready, diplômé en histoire des relations internationales
NB : le chapeau a été rédigé par la rédaction
