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[Tribune libre] Baniaka : ce que Genmin dit à ses investisseurs, et ce que l’on dit aux Gabonais

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Il existe deux façons de raconter Baniaka. La première est celle des cérémonies, des signatures et des annonces officielles. La seconde se trouve dans les documents financiers de Genmin, société australienne cotée en Bourse, où chaque trimestre le projet est décrit avec un vocabulaire sensiblement différent : financement à sécuriser, accords à finaliser, études à compléter, décision d’investissement à atteindre. Les deux récits parlent pourtant de la même mine.

D’un calendrier à l’autre

En juillet 2024, les autorités gabonaises annonçaient le « lancement prochain » de l’exploitation du gisement de fer de Baniaka. À cette occasion, 700 emplois directs et 500 emplois indirects étaient annoncés. (Présidence de la République Gabonaise⁠)

En mars 2025, nouvelle étape : sous la présidence du chef de l’État, la convention minière entre l’État gabonais et REMINAC, filiale de Genmin, est signée.

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Cette fois, le chiffre officiel devient 700 emplois directs et plus de 2 000 emplois indirects. La Présidence annonce également que 60 à 70 % de la production doit être transformée localement. (Présidence de la République Gabonaise⁠)

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En huit mois, l’estimation des emplois indirects est donc passée de 500 à plus de 2 000. Peut-être existe-t-il une justification économique à cette multiplication par quatre. Mais elle n’apparaît pas dans les deux communications officielles consultées.

Ce qui apparaît en revanche clairement dans les publications de Genmin, c’est que le calendrier industriel a progressivement glissé. En septembre 2025 encore, Genmin indiquait viser une première production vers la fin de 2026. (ASX Announcements⁠)

Or produire du minerai suppose d’abord de financer sa construction. Et c’est ici que le second récit commence.

L’argent

Baniaka nécessite un investissement qui se compte en centaines de millions de dollars. Le problème n’est pas l’existence du minerai. Le problème est de réunir l’argent permettant de transformer un gisement en mine.

Et sur ce point, les communications financières de Genmin ont le mérite d’être beaucoup plus prudentes que le récit politique entourant le projet. La société recherche encore les capitaux nécessaires à son développement.

Le financement de quelques millions de dollars obtenu auprès d’entités liées à des administrateurs de Genmin permet de financer les besoins courants de l’entreprise. Il ne constitue pas, à lui seul, le financement nécessaire à la construction de Baniaka. C’est une différence essentielle. Car entre financer une société et financer une mine, il y a quelques centaines de millions de dollars.

Baniaka n’est donc pas un projet dont le financement intégral peut aujourd’hui être présenté comme définitivement acquis.

C’est précisément pour cela que les documents destinés aux investisseurs parlent de financement, de partenaires potentiels, d’étapes restant à franchir et de décisions à prendre. Il ne s’agit pas d’accuser Genmin de dissimuler cette situation. Au contraire, Genmin la publie.

Les accords commerciaux

Même prudence concernant les acheteurs du futur minerai.

Plusieurs protocoles d’accord d’enlèvement — les fameux offtake MoUs — ont été prolongés afin de rester alignés avec le calendrier du projet. Mais un protocole d’intention non contraignant n’est pas un contrat définitif de vente.

Cette distinction n’est pas sémantique. Elle est juridique et financière.

Un projet minier peut disposer d’acheteurs intéressés, de partenaires industriels, d’accords logistiques et d’études techniques avancées sans disposer encore du financement nécessaire à sa construction.

Baniaka dispose indéniablement d’atouts industriels importants. Mais intérêt commercial, partenariat stratégique et financement bouclé ne signifient pas la même chose.

Et les entreprises gabonaises ? C’est ici qu’apparaît une autre question.

Le Gabon possède pourtant un Code minier particulièrement explicite. L’article 34 de la loi portant réglementation du secteur minier prévoit que le respect des obligations de préférence nationale en matière d’emploi et de sous-traitance fait partie des conditions permettant à un opérateur de solliciter le renouvellement ou la transformation de son titre minier. (Journal Officiel Gabonais⁠)

Mais l’article 152 va beaucoup plus loin. Il dispose qu’en cas de sous-traitance d’une activité minière, le titulaire doit confier prioritairement une partie de cette activité aux sociétés dont au moins 51 % du capital est détenu par des nationaux, lorsque prix et qualité de service sont comparables.

Et surtout : « Les activités non minières mais nécessaires à la réalisation des opérations minières doivent être intégralement confiées aux entreprises dont le capital social est détenu au moins à 51 % par des nationaux. » (Journal Officiel Gabonais⁠)

Voilà donc la vraie question. Pas : Genmin travaille-t-elle avec des étrangers ?

Une mine de cette dimension nécessite évidemment des compétences, des financements, des technologies et des partenaires internationaux.

La question est plutôt : quelle part de ce qui peut légalement, techniquement et économiquement être réalisé par des entreprises gabonaises leur est effectivement confiée?

Route minière ; terrassements ; transport lourd ; entretien ; logistique ; génie civil ; approvisionnement ; services de chantier. Ces activités ne sont pas inconnues du tissu économique gabonais.

Elles sont exécutées depuis des décennies sur les sites miniers et industriels du pays. Il ne suffit donc pas d’affirmer qu’un projet aura du « contenu local ». Il faut pouvoir le mesurer. Publiez les chiffres

Combien d’entreprises détenues majoritairement par des Gabonais ont été consultées pour Baniaka ? Combien ont été présélectionnées ? Combien disposent déjà de contrats ? Quelle valeur représente la sous-traitance nationale ? Quel pourcentage des dépenses de construction sera réalisé auprès d’entreprises gabonaises ? Combien des emplois annoncés existent déjà ? Et surtout : quelle trajectoire permettra de passer des emplois annoncés aux emplois effectivement créés ?

Dans les publications publiques de Genmin que nous avons examinées, nous n’avons trouvé ni tableau détaillé des fournisseurs gabonais, ni taux publié de sous-traitance nationale permettant de répondre clairement à ces questions.

Cela ne signifie pas que ces entreprises n’existent pas ou qu’aucun contrat gabonais n’a été conclu. Cela signifie simplement que nous ne disposons pas de données publiques permettant de le démontrer. Et cette distinction est importante.

Être gabonais de droit ne suffit pas

On pourrait répondre que REMINAC est une société constituée au Gabon. Mais le Code minier lui-même distingue cette question de celle de la préférence nationale.

L’article 151 prévoit d’ailleurs que certaines sociétés étrangères de sous-traitance intervenant durablement dans le secteur doivent créer une société de droit gabonais. (Journal Officiel Gabonais⁠)

L’article 152, lui, introduit un critère supplémentaire : au moins 51 % du capital détenu par des nationaux pour bénéficier de la priorité prévue en matière de sous-traitance. (Journal Officiel Gabonais⁠)

Une immatriculation gabonaise et une entreprise majoritairement détenue par des Gabonais ne sont donc juridiquement pas exactement la même chose.

Le problème n’est pas australien

Il faut enfin être juste. Genmin possède un projet minier réel. Le permis existe. La convention minière existe. Les ressources minières existent. Des infrastructures et partenaires industriels existent autour du projet.

Et une société cotée qui informe ses investisseurs que son financement n’est pas encore totalement sécurisé fait précisément preuve de la prudence attendue d’une société faisant appel au marché.

Le problème n’est donc pas que Genmin parle à ses investisseurs. Le problème est de savoir pourquoi le même degré de prudence n’accompagne pas toujours les annonces faites au public gabonais.

Lorsqu’un calendrier dépend encore du financement, il faut le dire. Lorsqu’un chiffre d’emplois est une projection, il faut l’appeler projection. Lorsqu’un accord est non contraignant, il faut le préciser. Et lorsque la loi gabonaise impose une préférence nationale dans la sous-traitance, il faut publier les éléments permettant de vérifier qu’elle est effectivement appliquée.

Baniaka peut parfaitement devenir une grande mine gabonaise. Mais avant la première tonne de minerai, il existe une matière première encore plus importante que le fer : la transparence.

L’État dispose déjà de l’instrument juridique nécessaire. L’article 34 lie le renouvellement ou la transformation d’un titre minier au respect des obligations de préférence nationale. L’article 152 définit précisément la priorité accordée aux entreprises détenues majoritairement par des nationaux. (Journal Officiel Gabonais⁠)

Il n’est donc pas nécessaire d’inventer une nouvelle règle. Il suffit d’appliquer celle qui existe.

Et désormais, la question adressée à REMINAC, à Genmin comme aux autorités gabonaises peut tenir en une phrase : Publiez le financement réellement sécurisé, le calendrier actualisé et la part des contrats effectivement attribuée aux entreprises gabonaises.

Après les annonces, les cérémonies et les projections, ce sont ces trois chiffres qui permettront de savoir exactement où en est Baniaka.

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