Ce qu’il convient d’appeler désormais « l’affaire Lanlaire » continue de faire couler encre et salive. Gouvernement, par la voix du ministre de la Communication et des Médias, Haute autorité de la communication (HAC), partis et acteurs politiques, membres de la société civile, jusqu’au Gabonais lambda, chacun y va de sa dénonciation, de sa condamnation du langage ordurier, des propos calomnieux et injurieux de ce pseudo-activiste. Ses propos suscitent un tel tollé que certaines voix réclament des autorités compétentes qu’elles se saisissent de l’affaire, afin de faire la lumière sur ses dessous et d’établir les responsabilités.
Dans cette tribune libre, Christophe Nze Mba, acteur politique, donne sa lecture de l’affaire à l’aune des rapports de pouvoir où un « bruit n’est jamais tout à fait innocent ». Tout en mêlant sa voix aux flots des condamnations, il subodore une manipulation de l’opinion par un commanditaire dont il faut découvrir l’identité et, surtout, les motivations réelles.
Il est des affaires qui commencent par une parole et finissent par révéler une mécanique. L’affaire Lanlaire appartient peut-être à cette catégorie.
Je précise d’emblée ma position : je ne cautionne absolument pas son ultime sortie. La liberté d’expression ne saurait devenir un permis d’insulter. La contradiction politique est légitime. L’invective comme méthode de combat ne l’est pas.
Mais au-delà de l’indignation que peuvent susciter certains propos, une autre question mérite d’être posée. Une question plus profonde. Une question qui touche aux pratiques du pouvoir et aux mécanismes de l’influence. Qui parle réellement lorsque celui qui parle affirme avoir été payé pour le faire ?
Dans les affaires de pouvoir, il faut parfois regarder au-delà de celui qui parle pour comprendre celui qui fait parler. C’est ici que commence le véritable sujet.
Le bruit n’est jamais tout à fait innocent. La politique est aussi une bataille du récit. Celui qui impose le récit impose souvent une partie de la perception de la réalité. Une provocation surgit. Les réseaux sociaux s’en emparent. Les réactions se multiplient. Les protagonistes répondent. La polémique enfle. Et, progressivement, le sujet initial disparaît derrière le tumulte.
Qui gagne lorsque tout le monde parle, mais que personne ne regarde derrière le rideau ? Voilà la première interrogation.
Une polémique peut être spontanée. Elle peut aussi être instrumentalisée. Elle peut être personnelle. Elle peut également servir des intérêts qui dépassent son auteur. Il faut donc distinguer l’auteur matériel d’une parole et l’éventuel bénéficiaire de cette parole.
L’un s’exprime. L’autre peut avoir intérêt à ce qu’il s’exprime. Cette distinction est fondamentale dans les rapports de pouvoir, car très souvent, l’acteur visible n’est pas toujours l’acteur réel. Cela doit nous inviter à poser les bonnes questions.
Qui parle ? Pourquoi maintenant ? Pour quel objectif ? Au bénéfice de qui ? Et, surtout : qui pourrait avoir intérêt à ce que cette parole produise précisément cet effet ?
« J’ai été payé pour insulter » : l’affirmation qui change tout.
Si l’affirmation selon laquelle Lanlaire aurait été payé pour tenir ses propos est exacte, alors le problème change de dimension. Nous ne sommes plus seulement dans le registre de la polémique personnelle. Nous entrons dans celui de l’instrumentalisation possible de la parole publique.
Et là, une question devient incontournable : qui a payé ?
Cette question en appelle immédiatement d’autres : qui a commandé ? Qui a donné l’instruction ? Qui avait intérêt à cette offensive ? Qui devait en tirer un avantage politique, médiatique ou personnel ?
Ces questions doivent être posées avec sérieux. Elles ne doivent pas être transformées en accusations sans preuves. Car, une démocratie ne peut pas fonctionner sur la rumeur. Mais une démocratie ne peut pas, non plus, accepter que des affirmations aussi graves soient jetées dans l’espace public sans que personne ne s’interroge sur leurs conséquences.
La vérité exige des preuves. Mais la recherche de la vérité commence toujours par une bonne question : Lanlaire est-il seulement un acteur de cette séquence ou en est-il également l’instrument ?
Je ne prétends pas connaître la réponse. Je refuse simplement de renoncer à la question.
C’est ici que doit s’imposer la responsabilité intellectuelle. Il serait facile de désigner un nom. Il serait encore plus facile de construire une théorie. Les réseaux sociaux adorent les certitudes rapides. Mais la politique sérieuse exige autre chose.
Elle exige des faits. Elle exige des recoupements. Elle exige des preuves. Elle exige, surtout, de savoir distinguer ce que nous savons, ce que nous croyons et ce que nous supposons.
La quête du véritable commanditaire ne doit donc pas devenir une chasse aux sorcières. Elle doit être une quête de vérité. Car accuser sans preuve, c’est affaiblir la vérité que l’on prétend défendre.
Qui manipule qui ?
C’est probablement la question centrale de cette affaire. Sommes-nous devant une simple sortie individuelle ? Devant une provocation personnelle ? Devant une opération de communication ? Ou devant une instrumentalisation plus complexe de la parole publique ?
Je n’ai pas vocation à répondre à la place des faits. Mais j’ai le devoir de poser les questions. Parce que le silence, face aux manipulations, nourrit les manipulations. Parce que la naïveté politique coûte souvent plus chère que la lucidité. Parce que, dans les affaires de pouvoir, celui qui apparaît n’est pas toujours celui qui décide. Et parce qu’il faut, parfois, regarder derrière celui qui parle pour comprendre celui qui fait parler.
Au fond, cette affaire pose une question qui dépasse largement la personne de Lanlaire : quel type de débat public voulons-nous ? Un débat fondé sur les idées ou sur les insultes ? Sur la contradiction ou sur la manipulation ? Sur la responsabilité ou sur l’instrumentalisation ?
La politique ne peut durablement prospérer dans le bruit. Elle a besoin de hauteur. Elle a besoin de vérité. Elle a besoin de responsabilité. Elle a besoin d’hommes et de femmes capables de comprendre que la parole publique est une charge avant d’être une arme. Notre époque exige davantage de lucidité. Elle nous impose de regarder derrière les apparences. De questionner les récits. D’identifier les intérêts. De rechercher les responsabilités. Mais surtout, de ne jamais sacrifier la vérité sur l’autel de nos convictions.
Qui est la taupe ?
La question demeure. Mais une question plus importante encore mérite d’être posée : qui tire réellement les ficelles ? Le temps, les faits et les preuves permettront peut-être d’y répondre.
En attendant, gardons-nous des jugements précipités. Car en politique comme dans la vie, le bruit attire les regards, mais c’est souvent dans le silence que se prennent les véritables décisions.
Par Christophe NZE MBA, Acteur politique
