Le retrait in extremis du projet de loi modifiant le statut paramilitaire des douaniers à l’Assemblée nationale dévoile les failles de la méthode gouvernementale. Entre amateurisme financier et risques de déstabilisation sociale, l’expert Camille Lendeme tire la sonnette d’alarme sur une réforme jugée aveugle.
Le retrait de l’ordre du jour parlementaire du projet de réforme du statut paramilitaire des douaniers n’en finit plus de faire des vagues à Libreville. Pour Camille Lendeme, expert en douane agréé par la CEMAC, cet épisode traduit bien plus qu’un simple contretemps législatif. Il révèle les failles structurelles d’une refonte préparée à la hâte. Ce coup de frein, survenu à la suite des révélations publiées par la journaliste Anne-Sophie Laborieux dans le journal en ligne Gabonreview, sonne comme un avertissement solennel : l’ambition politique ne peut plus s’affranchir de la rigueur budgétaire.
Une culture de la précipitation administrative
Ce n’est pas la première fois que l’administration des douanes se retrouve au cœur de la tempête à cause de décisions jugées unilatérales. Camille Lendeme rappelle que cet épisode s’inscrit dans une série de frictions institutionnelles récentes.
L’expert cite notamment l’annulation très controversée du concours de la filière Douane de l’Institut de l’Économie et des Finances (IEF), ainsi que les vives critiques ayant entouré l’arrêté sur la répartition des amendes douanières. Dans chacun de ces cas, le constat reste le même: une absence systémique de consultation des services spécialisés du terrain, qui fragilise l’autorité des réformes dès leur conception.
Le spectre d’un gouffre financier à 8 milliards
L’argument le plus implacable contre ce projet de loi reste son impact financier, qualifié d’irresponsable par les observateurs. Selon les documents analysés, l’ordonnance transmettait au Parlement une charge budgétaire supplémentaire estimée à 8,58 milliards de francs CFA par an.
Plus grave encore, ce texte a été poussé vers l’hémicycle sans l’avis préalable de la Direction générale de la Solde, ni celui de la Fonction publique. Une légèreté administrative qui pose une question de gouvernance fondamentale : l’État peut-il engager des milliards de fonds publics sans une étude d’impact sérieuse ni évaluation de sa soutenabilité à long terme ? Pour Camille Lendeme, franchir ce pas équivaut à naviguer à vue.
Le risque d’une crise sociale de l’uniforme
Au-delà des chiffres, la militarisation totale des douaniers pose un lourd défi sécuritaire et social. L’expert met en garde contre les effets pervers d’une assimilation complète des gabelous au statut de soldat. D’une part, cet alignement risque de créer de profondes frustrations au sein des forces de défense traditionnelles (armée, gendarmerie). D’autre part, il pourrait juridiquement sonner le glas des primes spécifiques indispensables au fonctionnement de la douane. En voulant standardiser les statuts, le gouvernement s’exposait ainsi à une double contestation sociale, capable de paralyser les cordons douaniers du pays.
Revenir au droit pour bâtir l’avenir
Pour l’expert de la CEMAC, la direction prise par le projet de loi constitue un contresens technique. Le Code des douanes communautaire reconnaît déjà aux agents des prérogatives paramilitaires claires et adaptées à leurs fonctions. Pourquoi dès lors s’obstiner à calquer leur statut sur celui des militaires, alors que leurs missions quotidiennes, leurs contraintes professionnelles et leurs impératifs de rendement fiscal restent diamétralement opposés ?
En somme, ce report parlementaire doit être transformé en opportunité politique. Le gouvernement dispose désormais du temps nécessaire pour substituer la concertation à la précipitation, et fonder sa vision de l’État sur l’intérêt général plutôt que sur l’urgence législative.
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