L’élection présidentielle a marqué une rupture historique dans la trajectoire politique du Gabon. Pour la première fois depuis des décennies, un candidat indépendant accédait à la magistrature suprême sans le parrainage d’une formation politique traditionnelle. Mais un an plus tard, à l’heure du premier anniversaire de l’Union démocratique des bâtisseurs (UDB), le parti créé pour pérenniser cette dynamique, l’enthousiasme des débuts se heurte à la résurgence de vieux démons.
Cette victoire présidentielle n’a pas été celle d’un appareil politique traditionnel. Elle est née de la mobilisation exceptionnelle d’une coalition hétéroclite. Plateformes de soutien, organisations de la société civile, syndicats, ONG et acteurs politiques de toutes sensibilités se sont unis. Des milliers de citoyens ont fait le choix inédit de dépasser les clivages du passé.
Le plébiscite du 12 avril 2025 est le fruit de cette union sacrée. Ce jour-là, les Gabonais n’ont pas voté pour un parti, mais pour une espérance. Ils ont plébiscité le courage d’un homme ayant osé affronter un système que beaucoup croyaient inébranlable. À travers lui, c’est une vision fondée sur la rupture, le rassemblement et la reconstruction de l’État qui a été validée.
En glissant leur bulletin dans l’urne, les électeurs n’ont pas accordé de blanc-seing aux structures partisanes. Ils ont exprimé la volonté ferme de tourner la page de pratiques qui, des décennies durant, ont nourri le clientélisme, les logiques de clan, les passe-droits et la confiscation de la parole militante.

L’UDB face au spectre de la contamination
La création de l’Union démocratique des bâtisseurs (UDB) devait s’inscrire comme le prolongement naturel de cet élan populaire. Ce nouveau parti avait pour vocation de devenir le chaudron politique du renouveau, capable de fédérer toutes les compétences et les bonnes volontés autour d’un projet commun. L’ouverture prônée par le chef de l’État répondait alors à une exigence de réconciliation nationale. Elle permettait à chaque Gabonais, y compris à ceux issus des anciennes formations, de participer à l’édification du pays, à l’unique condition d’adhérer sincèrement à cette nouvelle culture politique.
Cependant, cette main tendue ne pouvait faire sens sans une mutation profonde des comportements. C’est précisément sur ce point que cristallisent aujourd’hui les inquiétudes.
Au sein de la base, de nombreux militants éprouvent le sentiment amer que certains cadres, formés à l’école de l’ancien système, reconquièrent progressivement une influence déterminante, sans que leurs méthodes n’aient évolué d’un iota. Le problème ne réside pas dans leur passé, mais plutôt dans la résurgence de réflexes d’autrefois. Le risque est désormais majeur de voir l’UDB contaminée par les dérives exactes que les Gabonais ont sanctionnées dans les urnes.
« Le renouvellement ne peut pas se limiter à un simple changement de sigle ou de logo. »
Les investitures : un premier avertissement
Les tensions observées lors des dernières investitures pour les scrutins locaux et législatifs ont fonctionné comme un premier signal d’alarme. Dans plusieurs circonscriptions clés, à l’instar de certains arrondissements de Libreville ou de l’hinterland, les arbitrages rendus ont provoqué l’incompréhension et la colère de la base militante. Des figures locales de la société civile, pourtant fers de lance de la campagne présidentielle, ont été écartées au profit de politiciens chevronnés, souvent perçus comme des opportunistes de la dernière heure.
Une vérité politique mérite pourtant d’être rappelée : la quasi-totalité des candidats investis sous la bannière de l’UDB ont uniquement bénéficié de la vague historique créée par le président de la République. Leur élection n’est que le prolongement du plébiscite du 12 avril 2025. Les électeurs ont choisi le projet présidentiel avant de choisir des individus.
Faute de notoriété personnelle ou d’un ancrage local solide, beaucoup de ces élus n’auraient jamais obtenu un tel score sans cette dynamique collective. Cette réalité impose de l’humilité. Un mandat conquis sous la bannière présidentielle crée une obligation morale absolue : servir loyalement le projet de rupture, et non reproduire les schémas féodaux que le peuple a rejetés.

Le paradoxe des fondateurs oubliés
Aujourd’hui, le paradoxe s’avère saisissant. Les artisans de la première heure, figures de la société civile, syndicalistes, mouvements de jeunes et citoyens engagés, se retrouvent relégués au second plan de l’organigramme. Parallèlement, les apparatchiks de l’ancien régime s’emparent des leviers de commande de l’appareil.
« On a fait le travail de terrain quand c’était difficile, et aujourd’hui, ce sont les visages de l’ancien système qui s’asseyent aux places d’honneur lors des réunions de comités », confie sous anonymat un délégué communal de l’UDB. Ce sentiment de dépossession est particulièrement vif chez les jeunes et les leaders associatifs qui espéraient une véritable méritocratie politique.
Le renouvellement politique ne saurait se réduire à un simple ravalement de façade. Il doit s’incarner dans les comportements, dans la démocratie interne et dans la considération accordée aux militants de terrain. Le premier anniversaire de l’UDB aurait dû être la fête de la base, véritable poumon du mouvement. Or, lorsqu’une organisation politique cesse d’écouter ses militants, elle s’asphyxie et se coupe de sa force vive.
Le chef de l’État dispose encore du capital politique et de l’autorité nécessaires pour redresser la barre et préserver l’esprit fondateur de son aventure. L’UDB doit impérativement rester fidèle à la coalition citoyenne qui a rendu l’impossible réalisable. Le Gabon n’attendait pas une simple alternance d’hommes, mais une transformation radicale de sa culture politique. La fidélité au président ne se mesure pas à l’ancienneté dans les antichambres du pouvoir, mais à la capacité de défendre, avec éthique, le projet qui a redonné sa dignité à tout un peuple.


