À Makokou, le marteau frappe la pierre pendant que la ville se prépare à célébrer la Libération. À quelques jours du 30 août 2026, Nkele Jean-Baptiste, 65 ans, aveugle et père de huit enfants, continue de casser des cailloux près du pont de l’Ivindo. Depuis quinze ans, il exerce ce métier avec ses mains, parfois sans même disposer des outils nécessaires. Non pour devenir riche. Non pour construire une fortune. Mais pour une raison beaucoup plus simple : ne pas mendier et pouvoir nourrir ses enfants.
Le 30 août, Makokou accueillera la troisième édition de la Fête de la Libération, en présence du président de la République, Brice Clotaire Oligui Nguema. La ville sera alors au cœur de la célébration nationale. Mais derrière les tribunes, les discours et les symboles, il y aura aussi des vies ordinaires, des combats silencieux et des attentes qui ne trouvent pas toujours leur place dans les cérémonies. Celle de Nkele Jean-Baptiste en est une.
Dans le quartier Ebandangoye, son histoire pourrait passer inaperçue. Pourtant, elle résume à elle seule une bataille quotidienne contre la précarité. Nkele est aveugle, mais il travaille. Son activité est aussi rude qu’elle est singulière : casser des pierres, produire du gravier, remplir des sacs et les vendre. « Je casse les cailloux non loin du pont de l’Ivindo », raconte-t-il. Il fait ce travail depuis environ quinze ans. À 65 ans, il continue donc de frapper la roche, malgré sa cécité et la difficulté de la tâche. Le marteau est devenu son compagnon de survie, son outil de travail et, surtout, son rempart contre la mendicité.

« Je passe mon temps à casser du gravier, de peur de devenir mendiant », confie-t-il. Cette phrase résume toute sa philosophie. Nkele ne veut pas que son handicap devienne une condamnation à tendre la main. Il veut travailler, vendre ce qu’il produit et subvenir aux besoins de sa famille.

« Je nourris mes enfants avec mon marteau »
Son combat prend une autre dimension lorsqu’il évoque ses huit enfants. Derrière chaque coup porté à la pierre se trouve une famille à nourrir. « Je suis père de huit gosses et je suis aveugle », dit-il simplement. Son activité est pourtant loin d’être facile. Il affirme avoir besoin de marteaux adaptés et explique qu’il casse souvent le gravier à la main, dans des conditions difficiles. « J’ai besoin des marteaux. Je casse le gravier le plus souvent à la main. J’ai du mal, mais je suis contraint de nourrir mes enfants avec mon marteau. » La formule est brutale et bouleversante. À Makokou, alors que les regards se tournent vers la grande célébration du 30 août, cet homme continue, lui, son combat à hauteur de pierre. Son quotidien rappelle que la dignité ne se proclame pas seulement dans les discours : elle se conquiert parfois, chaque jour, à coups de marteau.
75 000 francs CFA par an : le cri d’une personne vulnérable
Nkele Jean-Baptiste ne rejette pas l’action du chef de l’État. Au contraire, son témoignage commence par des félicitations adressées à Brice Clotaire Oligui Nguema. Mais derrière ces encouragements se trouve une demande insistante : que les personnes vulnérables bénéficient d’un accompagnement social plus régulier.
Selon son témoignage, l’aide dont bénéficient les personnes en situation de vulnérabilité s’élève à 75 000 francs CFA par an. Pour lui, ce soutien ne suffit pas face aux besoins quotidiens. Il plaide donc pour une aide distribuée plus régulièrement, notamment tous les trois mois. « L’homme en situation de vulnérabilité doit recevoir de l’aide au moins après trois mois. Ça pourra faire une suffisance », estime-t-il.
Sa demande n’est pas seulement celle d’un homme qui réclame une assistance. Elle est aussi celle d’un travailleur qui souhaite disposer des moyens nécessaires pour poursuivre son activité. Des outils, notamment des marteaux, pourraient lui permettre de continuer à travailler dans de meilleures conditions.
Quand l’urgence médicale devient un luxe
Mais son témoignage ne s’arrête pas au travail et à l’aide sociale. Il aborde également une autre inquiétude : l’accès aux soins et aux ambulances. Nkele évoque les difficultés que rencontreraient les personnes vulnérables lorsqu’elles doivent recourir à une ambulance à Makokou. Il affirme que les coûts de déplacement peuvent atteindre, selon les situations qu’il décrit, 250 000 à 300 000 francs CFA. Pour une personne disposant, selon son témoignage, de 75 000 francs CFA d’aide annuelle, une telle dépense est tout simplement inaccessible. « Est-ce qu’on peut louer l’ambulance, d’après vous ? », interroge-t-il. Son raisonnement est simple : la maladie ne prévient pas. Elle survient brutalement et impose parfois une évacuation immédiate. « Quand vous êtes malade, la maladie n’a pas d’avertissement », rappelle-t-il.
Il demande ainsi au président de la République de regarder également la situation sanitaire des personnes en situation de handicap. Pour lui, l’urgence médicale ne peut être soumise à la capacité financière des plus vulnérables.
Le 30 août, un président attendu par ceux qui vivent loin des tribunes
Le 30 août prochain, les projecteurs seront braqués sur Makokou. La troisième édition de la Fête de la Libération y sera célébrée en présence du chef de l’État. Une journée de mémoire, de rassemblement et d’espérance nationale. Mais pour Nkele Jean-Baptiste, la venue du président représente aussi une occasion de faire entendre une réalité qui dépasse son propre destin. Il ne demande pas une place dans les tribunes. Il demande à pouvoir continuer à travailler. Il demande des outils. Il demande une aide sociale plus régulière. Il demande surtout que les personnes vulnérables ne soient pas oubliées. Son message au chef de l’État est d’ailleurs empreint de respect et d’espoir : « Monsieur le Président de la République, faites un effort de nous venir en aide face à cette situation. »
Le 30 août, Makokou célébrera la Libération. Les discours parleront de nation, d’avenir, de transformation et d’espérance. Quelque part dans la ville, près du pont de l’Ivindo, un marteau continuera peut-être de frapper la pierre, celui de Nkele Jean-Baptiste. Un homme que la cécité n’a pas empêché de travailler, mais que la précarité continue de tenir au bord du précipice. Depuis quinze ans, il casse des cailloux pour ne pas devenir mendiant. À 65 ans, il travaille encore pour nourrir huit enfants. Son histoire pose alors une question qui dépasse Makokou et le 30 août : que vaut la liberté lorsqu’elle ne s’accompagne pas de la possibilité de vivre dignement ? Pour certains, la Libération est une date. Pour d’autres, elle pourrait devenir une réalité le jour où le handicap ne sera plus synonyme d’exclusion, où l’urgence médicale ne sera plus inaccessible et où travailler malgré sa vulnérabilité permettra réellement de faire vivre une famille. À Makokou, Nkele Jean-Baptiste n’attend pas la charité. Il demande simplement les moyens de continuer à se tenir debout avec son marteau et surtout avec sa dignité.












