Dix ans après le traumatisme de l’élection présidentielle de 2016, Michel Ongoundou Loundah initie une série de six tribunes, publiée par Gabonreview, consacrées au devoir de mémoire. Revenant sur l’assaut meurtrier du quartier général de Jean Ping dans la nuit du 31 août, l’homme politique refuse l’amnésie collective. Entre rigueur des faits, hommage à son compagnon de lutte Fabien Méré et respect des victimes, il livre un témoignage crucial pour éclairer l’histoire contemporaine du Gabon.
Nous sommes aujourd’hui, mardi 25 août 2026.
Dans six jours, le Gabon se retrouvera face à une date que dix années n’ont pas suffi à effacer de sa mémoire : le 31 août 2016.
Dans la nuit du 31 août au 1er septembre 2016, le pays basculait dans l’un des épisodes les plus violents de son histoire politique contemporaine.
Dix ans.
À l’échelle de l’Histoire, c’est peu. À l’échelle d’une vie humaine, c’est considérable. Pour un pays, c’est surtout le moment où les souvenirs commencent à s’estomper, où les récits se figent, où les versions partisanes risquent de se substituer aux faits, tandis qu’une génération nouvelle ne connaît parfois de ces événements que quelques images, quelques noms et des fragments de mémoire.
À l’approche de ce dixième anniversaire, j’ai donc choisi de consacrer une série de six tribunes au 31 août 2016.
L’ambition est simple : revenir aux faits, aux sources disponibles, aux témoignages publics, aux rapports d’observation électorale, aux archives de presse et aux démarches entreprises à l’époque, afin de restituer aussi rigoureusement que possible ce qui s’est joué durant ces journées. Il ne s’agit ni de refaire l’élection présidentielle de 2016 ni d’instruire rétrospectivement un procès politique, mais de comprendre, documenter, témoigner et transmettre. Parce qu’un pays ne se réconcilie durablement avec lui-même qu’à la condition de ne pas négocier avec sa mémoire.
Un scrutin sous haute tension
Le 27 août 2016, les Gabonais sont appelés aux urnes pour une élection présidentielle à un tour.
Ali Bongo Ondimba, au pouvoir depuis 2009 après avoir succédé à son père Omar Bongo, sollicite un second mandat. Face à lui, Jean Ping, ancien ministre des Affaires étrangères, ancien président de la Commission de l’Union africaine et longtemps lui-même proche du pouvoir, est devenu le principal candidat de l’opposition.
La campagne se déroule dans un climat extrêmement tendu. Les résultats, attendus le 30 août, ne sont proclamés que le lendemain.
Le 31 août, la Commission électorale annonce la réélection d’Ali Bongo avec 49,80 % des suffrages, contre 48,23 % à Jean Ping, soit un écart de seulement 5 594 voix.
Un chiffre concentre immédiatement toutes les interrogations : celui du Haut-Ogooué, province natale de la famille Bongo, où la participation est annoncée à 99,93 %, Ali Bongo obtenant environ 95,5 % des suffrages. Ces résultats deviennent aussitôt le cœur de la contestation. Les représentants de Jean Ping au sein de la commission électorale refusent de les entériner. La tension, déjà extrême, franchit alors un nouveau seuil.
La nuit où tout bascule
Dans les heures qui suivent la proclamation, Libreville s’embrase. Des manifestations éclatent. Le siège de l’Assemblée nationale est partiellement incendié. Les versions divergent profondément sur l’enchaînement des événements et sur les responsabilités. Mais un fait va durablement marquer les mémoires.
Dans la nuit du 31 août au 1er septembre, vers une heure du matin, le quartier général de campagne de Jean Ping est pris d’assaut. Des éléments des forces de défense et de sécurité interviennent au sol. Des hélicoptères sont engagés dans l’opération. Dans ce bâtiment se trouvent alors des militants, des cadres politiques et plusieurs responsables de l’opposition. Le Gabon vient de franchir un seuil de violence inédit dans sa compétition politique récente.
Des morts. Des blessés. Des arrestations. Des personnes portées disparues… Des familles plongées dans l’attente, dont certaines portent encore aujourd’hui les blessures de cette nuit. Les versions s’opposent immédiatement. Le gouvernement soutient notamment que des individus armés, impliqués dans l’incendie de l’Assemblée nationale et dans des pillages, se seraient repliés vers le QG. L’opposition affirme, elle, qu’un quartier général de campagne politique, où étaient réunis militants et responsables, a été directement pris pour cible.
Cette confrontation de récits conduira certains d’entre nous à défendre l’idée qu’aucune vérité crédible ne pourrait naître de la seule parole des protagonistes.
Le combat pour une enquête indépendante
Avec d’autres, j’ai alors pris part à plusieurs démarches, en Afrique comme en Europe, afin que les violences post-électorales fassent l’objet d’une commission internationale d’enquête indépendante. Nous avons multiplié les rencontres, les plaidoyers et les démarches auprès de responsables politiques, d’organisations et d’institutions internationales. À Bruxelles notamment, la situation gabonaise fut portée devant les institutions européennes. Des parlementaires de sensibilités politiques très différentes se saisirent du dossier. En France, des responsables politiques, parmi lesquels Louis Aliot, que j’avais personnellement rencontré, relayèrent également la nécessité de faire la lumière sur ce qui s’était passé au Gabon.
La gravité des événements de 2016 avait ainsi dépassé les clivages partisans et suscité, jusque dans les institutions européennes, une interrogation sur la crédibilité du processus électoral et sur les violences qui l’avaient suivi.
Fabien Méré, une fidélité à la vérité
Dans ce combat, un homme occupa une place particulière à mes côtés.
Mon ami, feu Maître Fabien Méré.
Fabien Méré est décédé en France le 27 janvier 2021. Avec lui, j’ai multiplié les démarches et les plaidoyers, en Afrique comme en Europe, notamment à Bruxelles. Nous partagions une conviction simple : lorsque des citoyens meurent dans le contexte d’une crise politique majeure, lorsque des familles réclament des réponses et lorsque des versions irréconciliables s’affrontent, la vérité ne peut durablement être remplacée par le silence, la communication ou la raison d’État.
Fabien Méré fut de ceux qui refusèrent que les victimes de 2016 deviennent de simples statistiques dans les archives de notre histoire politique. Il avait compris que le temps constitue parfois le meilleur allié de l’oubli.
Je veux donc, au seuil de cette série, lui rendre un hommage particulier.
Parce qu’il existe des fidélités qui obligent. La fidélité aux combats menés ensemble. La fidélité aux victimes. La fidélité à la vérité.
Dix ans après
Depuis 2016, le Gabon a profondément changé. Le 30 août 2023 a mis fin au régime d’Ali Bongo. Le pouvoir a changé de mains. Les alliances se sont recomposées. Certains acteurs ont changé de rôle, de camp ou de discours. Mais les faits demeurent. Les morts ne changent pas de camp. Les blessures ne changent pas de parti.
Et la vérité ne devrait appartenir ni aux vainqueurs d’hier ni à ceux d’aujourd’hui.
Voilà le sens de cette série.
Revenir sur les faits sans les travestir. Distinguer ce qui est établi de ce qui reste contesté. Interroger les archives. Restituer les démarches entreprises. Donner leur place aux victimes. Transmettre cette histoire à ceux qui avaient dix ans, cinq ans ou qui n’étaient même pas encore nés lorsque le Gabon connut cette nuit du 31 août au 1er septembre 2016.
Le 31 août 2016 n’appartient donc ni à Jean Ping ni à Ali Bongo Ondimba, ni à leurs partisans respectifs. Il appartient désormais à l’histoire du Gabon et, d’abord, à la mémoire de ceux qui en ont payé le prix.
Dix ans après, il faut donc se souvenir. Non pour entretenir les fractures, mais pour comprendre ce qui s’est passé, ce qui reste à établir et ce que cette nuit continue de dire de notre histoire politique.
Car la mémoire n’a de sens que si elle nous aide à regarder le passé avec assez de lucidité pour empêcher qu’il ne recommence.
