Le décalage entre les cérémonies officielles et la dure réalité du terrain n’a jamais été aussi saisissant. Alors que le Vice-président du gouvernement, Hermann Immongault, orchestrait ce jeudi 24 septembre la réception de milliers de compteurs et de kits solaires, le Grand Libreville continuait de subir le calvaire des délestages chroniques et des robinets à sec. En cette période charnière de rentrée scolaire, l’impatience citoyenne vire à l’exaspération, érigeant la promesse présidentielle de l’accès à l’eau et à l’électricité en véritable crash-test quotidien pour le pouvoir.
Les chiffres, froids, tentent de masquer l’immensité du gouffre. Ce jeudi 24 septembre, sur les infrastructures portuaires d’Owendo, le Vice-président du gouvernement, Hermann Immongault, a officiellement réceptionné un lot de 4 000 compteurs d’eau et 1 000 compteurs d’électricité, intégralement financés sur les deniers de l’État gabonais. En marge de cette commande publique, la diplomatie chinoise a greffé un don de 3 000 kits solaires, fléchés vers 400 villages préalablement cartographiés à travers l’hinterland.
Cette grand-messe logistique s’inscrit dans la vitrine du programme national « 1 Gabonais, 1 compteur », censé démocratiser l’accès aux réseaux de distribution. Une intention louable, assurément. Sauf qu’elle se heurte à un paradoxe infrastructurel majeur : à quoi bon distribuer des outils de comptage si les fluides qu’ils sont censés mesurer demeurent désespérément absents ? Dans les artères du Grand Libreville, la question ne relève plus du débat technique, mais d’une interpellation politique pressante.

Le spectre du délestage permanent
Depuis la mi-septembre, Libreville, Owendo, Akanda et les franges périphériques de Ntoum vivent au rythme d’une partition chaotique dictée par la Société d’énergie et d’eau du Gabon (SEEG). Les coupures de courant et les interruptions de la fourniture d’eau surviennent plusieurs fois par jour, sans préavis. Face à la colère qui gronde, le distributeur historique se fige dans sa rhétorique habituelle, invoquant d’éternels « incidents techniques » et des avaries de production.
Mais sur le pavé librevillois, le problème a largement dépassé le stade de l’inconfort domestique. Nous sommes à l’heure de la rentrée scolaire, ce moment de l’année où la routine des ménages exige une rigueur mécanique. Aujourd’hui, les coupures désorganisent les foyers, condamnent les enfants à réviser leurs leçons à la lueur des bougies ou des téléphones portables, et asphyxient une économie informelle déjà fragile. Pour les commerçants de quartier, chaque heure de délestage est un coup de canif dans un chiffre d’affaires exsangue. Le quotidien s’est transformé en un exercice de survie logistique où l’on guette le retour du courant et le premier filet d’eau au robinet.
L’épreuve des promesses de 2025
C’est précisément à l’aune de cette crise que les engagements politiques du passé prennent un relief singulier. On se souvient qu’au cours de la campagne présidentielle de 2025, le candidat Brice Clotaire Oligui Nguema avait gravé l’indépendance énergétique et l’or bleu au fronton de son projet de société, en en faisant le premier pilier de son contrat avec la Nation. « Je prends la responsabilité d’engager des solutions immédiates, structurées et durables pour que chaque Gabonais ait accès à l’électricité et à l’eau potable sur l’ensemble du territoire national », martelait-il alors, érigeant ces services au rang de droits fondamentaux inaliénables.
Dix-sept mois après cette profession de foi et l’accession du candidat à la magistrature suprême, le constat des administrés est amer. Si la réception de ces nouveaux équipements prouve qu’une dynamique administrative est enclenchée, elle s’avère cosmétique face à la faillite structurelle du réseau. Le cœur du défi gabonais ne réside plus dans le raccordement de nouveaux abonnés, mais bien dans la capacité à garantir la continuité du service public. Poser un compteur sur un mur condamné à l’obscurité ou raccorder une tuyauterie condamnée à la sécheresse relève de l’illusionnisme politique.
L’oasis rurale face à l’urgence urbaine
Il faut toutefois nuancer la trajectoire de cette dotation. Le volet rural du projet, porté par les kits solaires chinois, dessine une stratégie de décentralisation énergétique autrement plus efficiente. Le déploiement de ces technologies autonomes dans 400 villages isolés promet de rompre concrètement la fracture énergétique qui pénalise l’intérieur du pays. Mais cette bouffée d’oxygène pour l’arrière-pays ne saurait occulter l’incendie qui couve dans les grands centres urbains, là où la densité démographique amplifie cruellement la moindre pénurie.
Présent lors de la cérémonie, le maire d’Owendo, Arnaud Sandri Nombo, s’est empressé de promettre que la collectivité locale encadrerait la distribution de ces compteurs sous le sceau de la « responsabilité, de la transparence et de la proximité ». Des mots choisis pour rassurer une opinion publique devenue profondément sceptique.
Car l’exigence d’effectivité est désormais le seul curseur qui vaille. Pour le peuple gabonais, la réussite du programme « 1 Gabonais, 1 compteur » ne s’évaluera pas au nombre de palettes déchargées sur un quai d’Owendo ni aux sourires figés des officiels devant les caméras de télévision. Elle se mesurera, très concrètement, au bruit de l’eau qui coule enfin de manière continue au robinet, à l’ampoule qui reste allumée sans vaciller, et à la certitude, pour un artisan, de pouvoir travailler sans redouter le prochain écran noir.












