AccueilActualitéPolitiqueGabon : Yves Fernand Manfoumbi, la « lumière » budgétaire d’aujourd’hui, où était-elle quand le Gabon broyait du...

Gabon : Yves Fernand Manfoumbi, la « lumière » budgétaire d’aujourd’hui, où était-elle quand le Gabon broyait du noir ?

Publié le
Écouter cet article

Après avoir longtemps occupé des positions stratégiques au sein de l’appareil d’État sous Ali Bongo Ondimba, Yves Fernand Manfoumbi intervient désormais dans le débat public avec des analyses particulièrement tranchées sur la situation économique et budgétaire du Gabon. Dans sa dernière réflexion consacrée à « l’excellence opérationnelle », l’ancien responsable public pose une question essentielle : comment transformer les ressources publiques en résultats concrets ?

Le diagnostic mérite d’être entendu. Mais il appelle aussi une autre question, moins confortable : que s’est-il passé lorsque celui qui formule aujourd’hui ces recommandations était lui-même aux commandes de secteurs déterminants de l’État ?

Une analyse pertinente… qui invite forcément au devoir d’inventaire

Dans sa tribune, Yves Fernand Manfoumbi refuse de réduire les difficultés du Gabon à une simple insuffisance de ressources. Pour lui, le problème est d’abord celui de leur utilisation et de leur transformation en résultats.

Son constat est sans ambiguïté : « Le Gabon ne souffre pas seulement d’un problème de ressources. Il souffre surtout d’un problème de transformation de la ressource en résultat. »

L’ancien responsable budgétaire estime ainsi qu’un changement de paradigme est nécessaire. Il ne suffit plus, selon lui, d’inscrire des crédits dans une loi de finances. Encore faut-il que ces crédits soient effectivement exécutés, que les engagements de l’État soient honorés et que les dépenses produisent des effets mesurables.

Il résume cette exigence en une formule forte : « Un budget crédible n’est pas celui qui annonce beaucoup. C’est celui qui exécute mieux, paie à temps et produit des résultats mesurables. »

Son raisonnement s’appuie sur trois ruptures qu’il juge indispensables.

La première consiste à « programmer avant de dépenser ». Chaque franc public devrait, selon lui, être associé à une priorité, un calendrier, un responsable et un résultat attendu.

La deuxième est la nécessité de « synchroniser budget et trésorerie ». Car, écrit-il, un investissement annoncé mais insuffisamment financé à temps finit par devenir une promesse, tandis qu’une facture impayée fragilise les entreprises et qu’un chantier abandonné représente une perte pour la collectivité.

La troisième rupture porte sur l’évaluation. Combien de kilomètres de routes livrés ? Combien de salles de classe construites ? Combien d’entreprises financées devenues réellement productives ? Combien d’emplois créés ? Autrement dit, l’ancien ministre invite à déplacer le regard du volume des crédits vers les résultats obtenus.

Pour illustrer son propos, Yves Fernand Manfoumbi convoque notamment les expériences du Rwanda, de Singapour et de la Côte d’Ivoire. La leçon qu’il en tire est limpide : « la richesse d’un pays ne garantit pas sa performance ; la qualité de son organisation, oui. »

Il va même plus loin en affirmant que « l’excellence opérationnelle n’est donc pas une réforme technocratique supplémentaire. C’est une réforme de l’État. »

Sur le papier, difficile de contester une telle ambition. Mieux programmer, mieux exécuter, mieux contrôler, mesurer les résultats et rendre des comptes constituent effectivement des principes essentiels de bonne gestion publique.

Mais une analyse économique ne vit pas seulement de sa cohérence intellectuelle. Elle peut aussi être confrontée à l’expérience de celui qui la formule.

Et c’est ici que le passé administratif et gouvernemental de Yves Fernand Manfoumbi revient inévitablement dans le débat.

Yves Fernand Manfoumbi : lorsqu’il disposait lui-même des leviers, qu’en a-t-il été ?

Avant d’être aujourd’hui observateur et analyste de la situation budgétaire, Yves Fernand Manfoumbi a été l’un des acteurs de premier plan de la politique économique et financière du Gabon sous Ali Bongo Ondimba.

Il a notamment exercé les fonctions de Directeur général du Budget. En 2014, alors qu’il occupait encore ce poste, les autorités gabonaises mettaient justement en avant la réforme budgétaire, la budgétisation par objectifs de programmes et l’amélioration de l’efficacité de la dépense publique. Le ministère du Budget présentait alors le passage au budget par objectifs comme un tournant destiné à renforcer la cohérence de la programmation et l’efficacité de la dépense.

Le programme qu’il pilotait recouvrait précisément des domaines qui résonnent étrangement avec sa tribune actuelle : élaboration et suivi de l’exécution des lois de finances, contrôle des ressources et des charges publiques, gestion du patrimoine de l’État et réforme budgétaire et comptable.

En décembre 2014, il quitte la Direction générale du Budget pour prendre la tête, à la présidence de la République, de la coordination générale du Plan stratégique Gabon émergent (PSGE).

Et là encore, le parallèle est saisissant. Le PSGE avait précisément pour ambitions d’accélérer la croissance, de diversifier les sources de richesse, de réduire les inégalités et de transformer structurellement l’économie gabonaise. Yves Fernand Manfoumbi en assurait la coordination et défendait alors publiquement l’idée d’une « transformation structurelle de notre économie ».

En 2016, il entre au gouvernement comme ministre de l’Agriculture, de l’Élevage, chargé de la mise en œuvre du programme GRAINE. Son passage à ce département s’inscrivait directement dans l’ambition de diversification économique et de réduction de la dépendance alimentaire extérieure. Il porta notamment des initiatives relatives à la sécurité alimentaire et nutritionnelle et à la professionnalisation du secteur agricole.

Quelques années plus tard, il revient au gouvernement comme ministre du Commerce, des Petites et Moyennes Entreprises, chargé de l’Entrepreneuriat national et de l’Économie sociale, fonction qu’il exerçait encore en 2023.

Autrement dit, Yves Fernand Manfoumbi n’est pas un commentateur extérieur découvrant aujourd’hui les mécanismes de l’État. Il a été successivement gestionnaire du budget, acteur de la planification stratégique, ministre chargé de l’agriculture et ministre chargé du commerce, des PME et de l’économie sociale.

C’est précisément ce parcours qui rend sa réflexion actuelle intéressante… mais également sujette à examen.

Car lorsqu’il écrit aujourd’hui qu’« aucune dépense publique [ne devrait être engagée] sans objectif clair, aucun grand projet sans indicateur de résultat, aucun crédit sans évaluation de son impact », une question s’impose : où étaient ces exigences lorsqu’il disposait lui-même d’une partie des leviers permettant de les mettre en œuvre ?

Lorsqu’il affirme qu’un pays doit savoir transformer ses ressources en routes, en emplois, en entreprises et en services publics, le débat ne peut faire abstraction du bilan des années durant lesquelles il occupait des responsabilités au sommet de l’appareil économique et budgétaire.

Il ne s’agit évidemment pas de prétendre que Yves Fernand Manfoumbi était seul responsable des performances ou des échecs du système. Un directeur général du Budget n’est pas le gouvernement à lui seul ; un ministre n’est pas l’État tout entier. Les décisions publiques sont collectives, soumises à des arbitrages politiques, à des contraintes financières et à des choix qui dépassent souvent les compétences d’un seul responsable.

Mais cela ne dispense pas de poser la question de la cohérence entre la parole d’hier et celle d’aujourd’hui.

Le plus intéressant serait donc de prendre Manfoumbi au mot.

S’il fallait effectivement « programmer avant de dépenser », pourquoi cette culture n’a-t-elle pas permis de produire davantage de résultats durables sous les gouvernements auxquels il appartenait ?

Si la performance administrative était déjà identifiée comme une condition de la transformation économique, pourquoi le Gabon n’a-t-il pas suffisamment réussi à transformer ses investissements en infrastructures, en emplois et en diversification ?

Et surtout, si les recettes de la réforme étaient déjà connues, pourquoi faut-il attendre aujourd’hui, depuis l’extérieur du pouvoir, pour les entendre avec autant de netteté ?

C’est là que se trouve le véritable intérêt de la tribune de Yves Fernand Manfoumbi. Non pas dans une volonté de contester systématiquement son expertise, mais dans l’exigence démocratique de confronter l’expert à son propre parcours, la théorie à la pratique et les recommandations au bilan des responsabilités exercées.

La « lumière » budgétaire qu’il projette aujourd’hui sur les faiblesses de l’État mérite d’être examinée. Mais elle éclaire aussi, forcément, les années durant lesquelles il était lui-même dans la pièce.

Au fond, le débat n’est donc pas de savoir si Yves Fernand Manfoumbi a raison de réclamer davantage de rigueur, de performance et de résultats. Sur bien des points, son diagnostic paraît difficilement contestable.

La véritable question est plus exigeante : qu’a-t-il pu faire, lorsqu’il avait les leviers, pour que cette doctrine devienne réalité ?

Car en matière de finances publiques, le passé ne disparaît pas au moment où l’on change de tribune. Les responsabilités exercées hier deviennent le miroir des recommandations formulées aujourd’hui.

Et peut-être est-ce cela, finalement, le véritable test de l’« excellence opérationnelle » : ne pas seulement savoir expliquer après coup comment l’État aurait dû fonctionner, mais être capable de répondre de ce qu’on a fait lorsqu’on avait précisément pour mission de le faire fonctionner.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

spot_img

Articles similaires