Attendre des heures, subir un accueil glacial et repartir frustré. C’est le lot quotidien dans les hôpitaux publics gabonais, où se faire soigner relève du parcours du combattant. Entre retards chroniques et déshumanisation des soins, le malaise profite au secteur privé, creusant un fossé social dangereux.
Il est 8 h au CHU d’Owendo. Hortense Lissoumou, très fatiguée, serre son carnet de santé contre sa poitrine comme un bouclier. Arrivée à l’aube dans l’espoir d’être la première, elle attend depuis trois heures. Sa toux, grasse et persistante, ponctue le silence lourd de la salle d’attente. « C’est toujours la même chose », soupire-t-elle, la voix éteinte. « On nous demande de venir tôt, mais les bureaux restent fermés. On a l’impression d’être invisibles. »
Autour d’elle, des dizaines de patients s’entassent sur des bancs de bois rigides. Les minutes s’étirent, les heures passent et le personnel médical demeure aux abonnés absents. Ce silence administratif est devenu la norme. Ici, le retard n’est plus une exception, c’est une institution. Consultations décalées sans préavis, services déserts, absence totale d’explications, le patient gabonais a appris à subir, stoïque, un système qui semble avoir oublié sa raison d’être.
Dans les hôpitaux publics du pays, l’absentéisme et les retards du personnel ne choquent presque plus. Cette tare s’est muée en norme. Consultations décalées, services déserts, absence totale d’explications. Le patient subit stoïquement. Ce laisser-aller interroge sur la gestion même des établissements. Les services des ressources humaines, garants de la discipline, semblent impuissants, victimes d’un manque d’autorité et d’une tolérance coupable
Un accueil expéditif et méprisant
Au-delà du désordre organisationnel, c’est la fracture humaine qui choque. Dans ces lieux dédiés à la guérison, l’accueil est souvent froid, voire méprisant. Regards fuyants, ton sec, absence d’écoute. Ces signaux aggravent le mal-être des patients déjà fragilisés. Cette perte de sens du service public évacue l’empathie, pourtant pilier du serment de soigner.
Face à ces défaillances, un réflexe de survie s’installe : fuir vers le privé. Pour ceux qui en ont les moyens, les cliniques offrent la promesse d’une attente réduite et d’une prise en charge plus humaine. Mais ce luxe reste inaccessible à la majorité de la population. Un système à deux vitesses se dessine alors : d’un côté, une élite qui paie pour sa dignité, de l’autre, une masse condamnée à subir.
Ce dysfonctionnement chronique est-il le fruit d’un système à bout de souffle ou une stratégie passive pour alimenter le secteur privé ? Le doute s’installe. Une chose est certaine : à force de négligences, l’hôpital public perd sa crédibilité. Et pendant ce temps, les patients, eux, continuent d’attendre. Dans la douleur.
L’éclairage d’un cadre de la santé : « Nous ne sommes pas dans le déni »
Interrogé sur ces dysfonctionnements, un responsable de l’administration hospitalière, sous couvert d’anonymat, tempère le constat sans pour autant nier l’évidence. « Nous sommes conscients des plaintes des usagers, et ce que vivent certains patients est regrettable », admet-il d’emblée. Pour lui, le problème est structurel : « Nos agents travaillent sous une pression constante. Le CHU d’Owendo, comme celui de Libreville, absorbe un flux de patients bien au-delà de ses capacités initiales. Ce que les gens prennent pour du mépris est parfois le signe d’un épuisement professionnel généralisé. »
Concernant les retards chroniques et le manque de discipline, il pointe du doigt la nécessité d’une réforme profonde : « Nous avons entamé des audits internes pour renforcer le suivi du temps de travail. Mais la sanction seule ne suffit pas, il faut aussi améliorer les conditions de travail des soignants pour qu’ils retrouvent le goût du service. » Une reconnaissance à demi-mot que, sans moyens humains et financiers supplémentaires, l’accueil restera le talon d’Achille de l’hôpital public.


