Tu lis la presse, tu regardes les informations et, pourtant, le monde te semble de plus en plus confus, imprévisible, parfois carrément fou. Alors que ce n’est pas le monde qui est fou, c’est le regard que tu portes sur lui qui est erroné, ce que l’on appelle la perception. Dans ce premier article, je compte écrire une série si j’ai le temps. Mon plus grand souhait est que tous les enfants africains ne soient pas des êtres évoluant dans un monde qu’ils ne comprennent pas. Pour les adultes, il est trop tard, personne ne peut plus rien pour eux.
Question : pourquoi tu n’arrives pas à comprendre ce qui se passe, par exemple, entre les Etats-Unis et Israël d’une part, et l’Iran d’autre part ?
Tu pourrais me répondre : trop d’informations, en plus, elles se contredisent les unes des autres, trop de bruit, et par-dessus le marché, je vis en Afrique où j’ai mes problèmes primaires de survie et de subsistance. Ce que les USA et Israël font en Iran est loin de moi et ne me regarde pas.
Ta réponse est complètement erronée. Ce qui se passe actuellement au Moyen-Orient va déterminer ton avenir, parce qu’au final, c’est une question de camp, d’autant plus que tu es un Africain vivant en Afrique, et que les Africains n’ont jamais conceptualisé leur liberté, ni travaillé à la faire advenir. Tu vas donc te retrouver forcément, sans que tu ne comprennes ce qui t’arrive, dans un camp ou dans un autre.
Donc, il faut que tu apprennes à comprendre le monde dans lequel tu vis, que tu comprennes comment il fonctionne pour que tu ne sois pas un gibier de potence.
Tu dois savoir lire les évènements, distinguer un évènement de sa cause. Précisément, un évènement géopolitique n’est jamais une cause, c’est toujours un effet rendu visible.
Quand Trump parle d’Iran, quand un missile tombe ou quand un accord est signé ou rompu, tu vois la surface, l’évènement. La mécanique qui guide cette surface, elle, te reste invisible.
Et, le problème des médias qui sont des structures qui nous informent des évènements, c’est qu’ils ont un modèle économique qui repose sur 4 impératifs : idéologie, vitesse, émotion, narration (l’idéologie et la narration se rejoignent d’ailleurs). Ces quatre choses sont exactement le contraire de ce qu’il faut comprendre de la géopolitique.
La compréhension d’une chose exige de la lenteur, de la distanciation et de la hiérarchisation. Autrement dit, ce qui choque n’explique jamais ce qui arrive. Cela veut dire que l’actualité n’explique pas l’actualité. Ce qui fait que les très vieilles et belles civilisations comme la civilisation fang, aujourd’hui disparue, obligent à la distanciation face à un évènement par son célèbre questionnement : Soang awou dzé ?
Le choc est un effet de scène, la cause quant à elle, est presque toujours silencieuse et parfois invisible.
Il y a trois niveaux de réalité pour lire correctement une situation géopolitique.
Niveau 1 : le discours, la déclaration politique, la justification morale, le récit médiatique. Ce niveau n’est pas forcément faux. Mais il n’est jamais causal. Le discours dit : nous agissons pour apporter la démocratie et la liberté au peuple opprimé d’Iran par les méchants Mollahs. Mais ce que ce discours ne dit pas c’est pourquoi cette action est faite maintenant, à ce moment précis, dans cette direction
Niveau 2 : c’est la structure. C’est le champ des choses concrètes : l’énergie, les flux financiers, les alliances durables, les dépendances, les infrastructures. C’est le niveau des contraintes réelles. La structure ne décide pas, mais elle limite les choix possibles.
Par exemple, un pays qui dépend du dollar ne fait pas ce qu’il veut. Autre exemple, un pays qui n’a pas accès à la mer a des options stratégiques réduites.
Niveau 3 : la stratégie. C’est là que les décisions réelles se prennent. On parle de gestion de temps, de priorisation de menaces, de concentration de ressources. Ce niveau se reconnait à son vocabulaire : fenêtre stratégique, ligne rouge, temps compté, proportionnalité, etc. Ces mots ne sont pas émotionnels, ce sont des signaux de séquences.
Il y a une règle d’or. Si on veut comprendre réellement la situation géopolitique, il faut toujours faire une analyse du bas en haut : stratégie, structure, discours. Jamais l’inverse. Si tu pars du discours, tu deviens prisonnier du théâtre moral. Alors que si tu pars de la stratégie, le discours devient lisible ; tu comprends à quoi il sert et tu ne risques pas d’être manipulé.
Exemple, tu entends : l’Iran menace la démocratie mondiale = discours niveau 1. Ne t’emballe surtout pas (la distanciation), tu observes : sanctions, Détroit d’Ormuz, corridor logistique, cours du pétrole = structure niveau 2. Tu lis : le temps est compté avant une frappe de missile ou de drone, dernière chance diplomatique, là on est dans la stratégie niveau 3.
Ce sont ces trois lectures superposées qui te donnent une image réelle de la situation de ce qui se passe actuellement au Moyen Orient. Et c’est de là que vient le plus grand malentendu de notre époque chez nous les Africains, ce qu’est vraiment l’Occident. (A suivre)
*Avocate au Barreau du Gabon


