Il est des faits qui questionnent notre modèle de société. Des activités qui, depuis la nuit des temps, ont bercé plusieurs générations pour finir par devenir « patrimoine national ». C’est le cas du Groupe Ceca-Gadis, avec son magasin Gaboprix qui est un point de rencontres dans la plupart de localités de notre pays. C’est pourquoi, quand le Groupe Ceca-Gadis éternue, le Gabon s’enrhume. Nous y sommes ! Ces derniers mois, le Groupe Ceca-Gadis ferme progressivement certaines de ses enseignes sur le territoire national dont l’emblématique magasin CK2 à Libreville. Un arrêt d’activités lié à plusieurs contraintes économiques qui asphyxient le secteur de la grande distribution au Gabon. Dans cette tribune, l’auteur en relève quelques-unes avant d’appeler à « une refondation du modèle de distribution au service de la stabilité économique et de la résilience nationale ». Lecture !
Christophe NZE MBA*
Il est des événements économiques dont la portée dépasse largement leur dimension sectorielle. La fermeture progressive des enseignes du groupe CECA-GADIS, longtemps considéré comme le fleuron de la grande distribution moderne au Gabon, s’inscrit précisément dans cette catégorie. L’image des galeries désertées du centre commercial CK2, autrefois lieu d’intense activité commerciale et sociale, constitue aujourd’hui une représentation saisissante d’un basculement silencieux, mais profond de l’économie nationale.
En effet, pendant plusieurs décennies, CECA-GADIS n’a pas seulement été un acteur économique parmi d’autres : il a incarné un pilier structurant du système commercial gabonais. Ce groupe a joué un rôle déterminant dans la modernisation des circuits d’approvisionnement, ainsi que dans la sécurisation de l’accès des ménages aux biens de consommation essentiels.
Ainsi, son influence dépassait largement le cadre strict de la distribution pour s’inscrire au cœur du fonctionnement global de l’économie nationale. Dans ce contexte, la fermeture progressive de ses enseignes ne peut être interprétée comme une simple défaillance entrepreneuriale liée à des difficultés conjoncturelles. Elle révèle, au contraire, des fragilités structurelles profondes du modèle économique de distribution au Gabon, caractérisé par une forte dépendance aux importations, des coûts logistiques élevés, une concurrence asymétrique avec le secteur informel et une vulnérabilité accrue aux fluctuations du pouvoir d’achat.
Accident entrepreneurial isolé ou émergence d’une crise systémique ?
Dès lors, cette évolution appelle une analyse plus large dépassant le cas particulier de l’entreprise. C’est pourquoi, une interrogation centrale s’impose : la disparition progressive de CECA- GADIS constitue-t-elle un accident entrepreneurial isolé, ou traduit-elle l’émergence d’une crise systémique annonçant une recomposition du modèle de distribution et, plus largement, de la souveraineté commerciale du Gabon ?
Pour répondre à cette question, il convient d’examiner le rôle stratégique que jouait cet acteur dans l’économie nationale. Dans une économie fortement dépendante des importations, les grandes surfaces jouent un rôle crucial d’intermédiation entre les marchés internationaux et la consommation intérieure. CECA-GADIS remplissait précisément cette fonction stratégique en centralisant les flux d’importation, en optimisant les coûts logistiques et en organisant la distribution à grande échelle. Cette position centrale lui conférait également une influence macroéconomique significative.

Au-delà de sa fonction commerciale, le Groupe exerçait, en effet, un rôle indirect mais déterminant dans la régulation macroéconomique. En effet, en raison de son poids sur le marché, il influençait la formation des prix, limitait les comportements spéculatifs et contribuait à la modération inflationniste. Sa disparition progressive affaiblit donc un mécanisme essentiel de stabilisation du marché intérieur.
Facteurs majeurs de fragilisation de la grande distribution
Toutefois, cet affaiblissement ne saurait être compris sans analyser les contraintes structurelles qui pèsent sur le secteur. Parmi les facteurs majeurs de fragilisation de la grande distribution figure le niveau particulièrement élevé des coûts logistiques au Gabon. Ceux-ci incluent, notamment, les frais portuaires, les délais administratifs, les coûts de transport internes ainsi que la multiplicité des prélèvements parafiscaux. À ces contraintes s’ajoute un environnement concurrentiel profondément déséquilibré.
En effet, la grande distribution fait face à la concurrence structurelle du secteur informel, qui bénéficie d’avantages significatifs en termes de coûts d’exploitation, de fiscalité et de flexibilité opérationnelle. Cette pression concurrentielle est d’autant plus forte qu’elle s’inscrit dans un contexte macroéconomique marqué par l’érosion du pouvoir d’achat car, la grande distribution demeure étroitement dépendante du niveau de consommation des ménages.
Or, la stagnation des revenus réels et les contraintes budgétaires pesant sur les ménages gabonais ont limité la croissance de la demande, réduisant ainsi les marges des distributeurs. Selon l’approche keynésienne, la baisse du revenu disponible entraîne mécaniquement une contraction de la consommation, laquelle se répercute sur l’ensemble du système économique. Dans un tel contexte, la vulnérabilité de la grande distribution apparaît inévitable.
L’urgence d’une refondation des politiques commerciales et industrielles
Face à ces évolutions, la fermeture progressive des enseignes CECA-GADIS annonce donc une transformation profonde du modèle de distribution au Gabon. Cette mutation pourrait se traduire par l’émergence de modèles hybrides combinant distribution formelle, digitalisation des circuits commerciaux et développement des circuits courts. Cette transition ouvre également la voie à une réflexion stratégique sur la souveraineté économique de notre pays.
Par ailleurs, cette recomposition met en évidence la nécessité de renforcer l’intégration entre la production locale et les réseaux de distribution, afin de réduire la dépendance aux importations et d’accroître la résilience du système économique. Elle souligne ainsi l’urgence d’une refondation des politiques commerciales et industrielles.
En définitive, la fermeture des enseignes CECA-GADIS ne constitue pas un événement isolé, mais bien le symptôme d’un déséquilibre structurel du modèle de distribution au
Gabon. Elle met en évidence les limites d’un système fondé sur des coûts logistiques élevés, une concurrence asymétrique et une forte dépendance aux importations. Ce phénomène révèle également un enjeu stratégique majeur : la nécessité de repenser la souveraineté commerciale nationale à travers la modernisation des infrastructures logistiques, la structuration du commerce intérieur et le développement de la production locale.
Ainsi, loin d’être une simple crise d’entreprise, la disparition progressive de CECA-GADIS doit être interprétée comme un moment charnière, appelant une refondation du modèle de distribution au service de la stabilité économique et de la résilience nationale.
*Cadre supérieur du Secteur privé
Expert en Intelligence stratégique