À Libreville, le quotidien des riverains du sixième arrondissement est rythmé par une scène surréaliste : au quartier Saint-Georges, c’est en plein milieu de la chaussée que les habitants viennent s’approvisionner en eau. Entre système D face aux pénuries et risques sanitaires majeurs, cette source improvisée interroge autant qu’elle inquiète.
C’est un spectacle pour le moins inhabituel qui s’offre aux passants du quartier Saint-Georges, nommé d’après l’établissement scolaire local. Au beau milieu de la route menant au rond-point de Nzeng Ayong, des dizaines de riverains se succèdent chaque jour, bidons jaunes à la main. Leur cible : une excavation dans la chaussée d’où jaillit une eau claire, devenue la principale source d’approvisionnement domestique d’une partie de la population locale.
Le « système D » face au chantier routier
Selon les premières constatations et les témoignages recueillis sur place, cette résurgence proviendrait d’une importante canalisation de la Société d’énergie et d’eau du Gabon (SEEG), reliée au château d’eau de Sotéga. Le précieux liquide fait irruption à la faveur des travaux de voirie à l’origine de ce puits. Si le chantier routier tente tant bien que mal de canaliser le flux, la situation se corse lors de la saison des pluies. Les précipitations diluviennes se mêlent alors à l’eau du réseau, transformant ce point de collecte en une sources dont la qualité sanitaire devient incertaine.

Pourtant, malgré le passage des véhicules, l’affluence ne faiblit pas. Pour ces ménages, le pragmatisme l’emporte sur le principe de précaution. « L’eau c’est la vie », lance un habitant, reprenant l’adage populaire pour justifier l’usage d’une source pourtant exposée au trafic routier.

L’illusion de la potabilité : le spectre de la contamination
Le principal point d’achoppement de cette situation réside dans la qualité de l’eau consommée. Situé sur une voie de circulation dense, le puits de fortune subit de plein fouet les confluents urbains. Malgré un aménagement rudimentaire tenté par la SEEG, le site reste vulnérable aux infiltrations d’eaux de ruissellement non traitées, chargées de poussière et autres déchets ménagers.
La pollution y est, par nature, inévitable. Une réalité qui soulève d’immenses questions de santé publique. Les risques de maladies hydriques sont réels pour les familles qui consomment cette ressource sans aucun traitement préalable (ébullition ou filtration).
Pourtant, sur le terrain, l’illusion de la sécurité prédomine. « Il s’agit de l’eau de la SEEG, elle est potable, elle est liée au château d’eau qui se trouve non loin d’ici », affirme avec assurance un jeune homme croisé sur place alors qu’il remplit ses récipients. « Nous utilisons cette eau pour nous laver, préparer la nourriture et même la boire. » Une confiance aveugle qui inquiète les observateurs sanitaires.
Flou institutionnel et inaction publique
Au-delà de l’aspect sanitaire, cette anomalie soulève des questions de gouvernance. S’agit-il d’un aménagement volontaire de la SEEG ou d’une rupture accidentelle causée par le tracé de la nouvelle route ? Si l’infrastructure est officielle, pourquoi la laisser en pleine chaussée avec un dispositif de protection aussi dérisoire ?
Face à cette inertie, les regards se tournent vers la mairie de Libreville et les autorités de l’assainissement. Une alternative simple émerge parmi les revendications citoyennes : pourquoi ne pas dévier cet écoulement vers le bas-côté pour créer une véritable fontaine publique sécurisée ? Une telle initiative transformerait un danger routier et sanitaire en une véritable aubaine pour ce quartier en quête de services de base.
Un statu quo intenable
Une intervention urgente de l’État et de la municipalité est désormais indispensable. Il s’agit d’abord de clarifier l’origine technique de cette fuite, puis de mener des analyses bactériologiques approfondies pour statuer définitivement sur sa potabilité.
En attendant que les institutions se penchent sur ce carrefour complexe où se croisent sécurité routière, salubrité publique et précarité environnementale, les habitants de Saint-Georges continuent de s’en remettre à leur puits du milieu du goudron. À leurs risques et périls.













