Il y a des déclarations qui interpellent par leur contenu. Et d’autres qui interrogent davantage par celui qui les prononce. Lorsque Franck Nguema affirme aujourd’hui que « l’argent des pauvres doit arriver aux pauvres », dénonce le manque de transparence, réclame des audits et appelle à mettre fin à l’impunité, le propos ne peut laisser indifférent. Car celui qui donne aujourd’hui des leçons de bonne gouvernance fut hier un responsable politique de premier plan sous Ali Bongo Ondimba. Dès lors, une question s’impose : s’agit-il d’une prise de conscience tardive ou d’une découverte tardive des évidences de la bonne gouvernance ?
Dans une vidéo devenue virale, Franck Nguema s’empare des déclarations du premier président de la Cour des comptes, Alex Euv Moutsiangou, concernant les résultats des contrôles effectués par l’institution. Il insiste notamment sur le chiffre de « 1 700 milliards de francs CFA de débais et d’amendes » que des gestionnaires publics seraient appelés à restituer à l’État, sous réserve, bien entendu, des procédures et décisions judiciaires définitives. Pour l’ancien ministre, le chiffre est vertigineux. Il le rapproche du budget de l’État et du budget d’investissement, avant d’en tirer une conclusion politique : de telles sommes, lorsqu’elles sont effectivement dues, ne sont pas de simples lignes comptables. Elles représentent des ressources qui auraient dû contribuer au fonctionnement des services publics et à la protection des populations.
Son indignation se veut d’autant plus forte que les secteurs évoqués touchent directement les plus vulnérables : sécurité sociale, évacuations sanitaires, Fonds des Gabonais économiquement faibles, CNAMGS. « Derrière ces chiffres, il y a des vies humaines », martèle-t-il, évoquant « une mère en détresse », « un enfant qui doit être soigné ou aller à l’école » ou encore « une personne âgée sans ressources ». Le raisonnement est difficilement contestable sur le principe : lorsqu’un financement public destiné aux populations vulnérables est mal utilisé, ce sont les citoyens qui en subissent les conséquences. Franck Nguema salue d’ailleurs la volonté affichée du président Brice Clotaire Oligui Nguema de laisser les institutions de contrôle faire leur travail et reprend cette phrase prononcée à Makokou : « Dans la Ve République, chacun doit répondre de ses actes. » Il appelle ensuite au recouvrement des sommes définitivement dues, à l’instauration d’un audit permanent des financements sociaux et à l’accélération du registre social national unifié.
Quand l’ancien ministre donne des leçons de gouvernance
Sur le papier, le plaidoyer est séduisant. Transparence, contrôle, responsabilité, lutte contre l’impunité : qui pourrait s’y opposer ? Mais le problème est ailleurs. Il tient au parcours politique de celui qui les défend aujourd’hui. Franck Nguema n’est pas un observateur extérieur de la gouvernance gabonaise. Il a été ministre sous Ali Bongo Ondimba et a appartenu à cette majorité qui a porté et défendu, pendant des années, l’action de l’ancien régime. Ses fonctions lui donnaient donc une place particulière dans le fonctionnement de l’État et une responsabilité politique dans le débat public.
Voilà pourquoi ses mots actuels résonnent avec une singulière intensité lorsqu’il affirme que « la réduction de la pauvreté passait aussi par l’éradication de l’impunité qui nourrit et amplifie la corruption ». Le contraste est saisissant lorsqu’il dénonce également « le manque de transparence », « le mauvais usage de fonds destinés aux populations défavorisées » et « l’insuffisance des évaluations indépendantes ». Il réclame désormais que « les audits doivent donc devenir préalables à toute grande réforme de lutte contre la pauvreté ». Très bien. Mais pourquoi ces exigences semblent-elles prendre une telle vigueur aujourd’hui ? Où étaient cette même intransigeance, cette même obsession de la transparence et cette même exigence d’évaluation lorsque Franck Nguema exerçait des responsabilités au sein de l’ancien pouvoir ?
Il ne s’agit évidemment pas de lui reprocher d’avoir changé d’analyse. La politique serait bien pauvre si personne n’avait le droit de reconnaître ses erreurs ou d’évoluer. Mais il est légitime de demander des comptes à ceux qui ont participé hier à l’exercice du pouvoir lorsqu’ils viennent aujourd’hui expliquer à ceux qui gouvernent comment mieux gouverner. La bonne gouvernance ne devrait pourtant pas changer de définition avec le fauteuil que l’on occupe. Si l’impunité était dangereuse hier, elle l’était déjà. Si la transparence était nécessaire aujourd’hui, elle l’était également lorsque Franck Nguema était aux commandes.
Le Gabon ne doit pas apprendre à mieux gérer la pauvreté, mais à la faire reculer
Reste une autre question, plus fondamentale, que soulève sa formule : « L’argent des pauvres doit arriver aux pauvres. » Oui, évidemment. L’argent destiné aux populations vulnérables doit leur parvenir. Les ressources publiques doivent être protégées, contrôlées et utilisées conformément à leur destination. Mais cette exigence ne saurait devenir l’horizon d’une politique sociale. Car un État ne peut pas avoir pour ambition de mieux organiser la pauvreté. Il doit avoir pour ambition de la réduire.
Le pauvre ne doit pas devenir une catégorie administrative permanente de la République. Il ne doit pas être condamné à attendre éternellement une aide, un fonds social, une évacuation sanitaire ou une intervention de l’État. La véritable question n’est donc pas seulement de savoir comment faire parvenir plus efficacement « l’argent des pauvres aux pauvres ». Elle est de savoir comment construire une économie et un système social capables de produire moins de pauvres. Un pays ne se développe pas lorsqu’il distribue plus efficacement la pauvreté ; il progresse lorsqu’il crée davantage d’emplois, améliore les revenus, garantit l’accès aux soins et à l’éducation, stimule l’activité économique et offre à chacun une véritable possibilité de sortir de la précarité.
C’est là que Franck Nguema aurait pu pousser son raisonnement jusqu’au bout. La lutte contre la pauvreté ne peut se limiter à la récupération des fonds mal gérés. Elle doit interroger le modèle de redistribution, les inégalités d’accès aux opportunités, l’efficacité de la dépense publique et l’équité dans le fonctionnement de l’État. La transparence est indispensable. La justice est nécessaire. La responsabilité est incontournable. Mais elles ne sont que des moyens. La finalité doit être une société dans laquelle la pauvreté recule réellement.
Au fond, le Gabon ne devrait pas seulement chercher à mieux distribuer l’argent destiné aux pauvres. Il devrait chercher à produire moins de pauvreté. C’est là que se mesure réellement la qualité d’une gouvernance. Franck Nguema a raison sur un point essentiel : l’argent public doit parvenir à ceux auxquels il est destiné. Mais l’ambition d’un État ne peut être de mieux gérer la pauvreté. Elle doit être de la faire reculer, jusqu’au jour où il y aura moins de pauvres à secourir et davantage de Gabonais capables de vivre dignement de leur travail.
