AccueilEditorial Elles donnent la vie, elles meurent : qui répondra des morts maternelles au Gabon ?

[Editorial] Elles donnent la vie, elles meurent : qui répondra des morts maternelles au Gabon ?

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Une femme entre dans une salle d’accouchement pour donner la vie. Elle en ressort dans un linceul. Ce scénario, qui devrait être l’exception tragique, est devenu au Gabon une statistique que personne ne veut regarder en face. Combien de parturientes doivent encore mourir avant que l’État ne consente à ouvrir les yeux ? Combien de familles endeuillées, combien de nourrissons privés de mère, faudra-t-il compter avant que ce sujet cesse d’être traité comme un fait divers médical pour devenir ce qu’il est réellement : un scandale de santé publique ?

Il ne s’agit plus ici de fatalité. Il s’agit de responsabilité. Et la responsabilité, contrairement à la fatalité, a un nom, un visage, une fonction.

Il faut le dire sans détour : au Gabon, la césarienne est devenue un phénomène. Pas un phénomène médical mais un phénomène financier. Dans un système où l’acte chirurgical rapporte davantage que l’accouchement par voie basse, l’incitation économique s’est glissée là où seule l’indication médicale devrait décider. Combien de césariennes pratiquées au Gabon relèvent d’une réelle urgence obstétricale, et combien répondent à une logique de facturation ? Personne ne le sait, parce que personne n’a jamais eu l’obligation de le démontrer.

C’est cette zone grise qui tue. Une intervention chirurgicale n’est jamais anodine : elle comporte des risques d’hémorragie, d’infection, de complications qui, mal anticipées ou mal suivies, coûtent la vie. Quand cette intervention est décidée pour des raisons qui n’ont rien à voir avec la santé de la mère ou de l’enfant, chaque décès qui en découle n’est plus un accident médical. C’est une faute qui porte un nom.

Il est temps que cesse l’impunité de fait qui entoure la pratique obstétricale au Gabon. Chaque décès de parturiente doit faire l’objet d’une enquête systématique, documentée, opposable. Chaque gynécologue, chaque médecin, chaque équipe présente au moment du drame doit pouvoir être questionné sur les décisions prises, sur les protocoles suivis, sur les alternatives écartées. Ce n’est pas de l’acharnement. C’est ce que doit toute société à ses morts : la vérité.

Aujourd’hui, une femme peut mourir en couches au Gabon sans qu’aucune autopsie médicale des causes systémiques ne soit menée, sans qu’aucun rapport ne soit rendu public, sans qu’aucune sanction ne vienne établir qui savait, qui a décidé, qui a manqué à son devoir. Ce vide n’est pas neutre. Il protège. Et ce qu’il protège, ce n’est pas la profession médicale dans son ensemble, dont l’écrasante majorité exerce avec dévouement dans des conditions souvent indignes, c’est la minorité qui a fait de la naissance un commerce.

Monsieur le Président de la République, Brice Clotaire Oligui Nguema, il est temps.Vous avez fait de la refondation un mot d’ordre. Mais aucune refondation ne peut se prétendre sérieuse si elle laisse mourir les femmes gabonaises dans l’indifférence institutionnelle. Il est temps d’ordonner des investigations indépendantes sur la mortalité maternelle dans les maternités publiques et privées du pays. Il est temps d’exiger de chaque décès en couches un rapport circonstancié, transmis à une autorité de contrôle qui n’ait aucun lien de complaisance avec les praticiens mis en cause. Il est temps de faire toute la lumière sur l’explosion du recours à la césarienne et sur les intérêts financiers qui la sous-tendent.

Ce n’est pas une affaire que l’on peut renvoyer à plus tard, ni déléguer à des commissions sans suite. Chaque mois de silence se traduit en vies perdues. Chaque enquête reportée est une famille de plus qui n’obtiendra jamais de réponse.

Il y a trop de morts à l’accouchement. Trop de femmes décédées à la suite de césariennes dont on ne saura jamais si elles étaient nécessaires. Trop de dossiers refermés sans qu’aucune leçon n’en soit tirée. Un pays qui n’est pas capable de protéger les femmes au moment où elles donnent la vie n’a pas de leçon de développement à donner à qui que ce soit.

Il ne s’agit pas de jeter l’opprobre sur une profession tout entière. Il s’agit d’exiger que ceux qui ont failli répondent de leurs actes, et que ceux qui exercent avec intégrité soient enfin protégés par un système qui distingue la faute de la fatalité. Tant que cette distinction ne sera pas faite, chaque accouchement au Gabon restera un pari sur la vie, un pari que trop de femmes continueront de perdre.

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