Avant de devenir une frontière entre deux États africains, cette ligne fut d’abord tracée par deux puissances coloniales européennes. En 1960 puis en 1968, le Gabon et la Guinée équatoriale ont hérité des territoires ; ils ont aussi hérité d’une frontière dont les ambiguïtés allaient, douze ans plus tard, rallumer le conflit.
Le contentieux entre le Gabon et la Guinée équatoriale ne commence ni avec Omar Bongo, ni avec Francisco Macías Nguema, ni même avec les indépendances. Il plonge ses racines dans la rivalité coloniale entre la France et l’Espagne autour du golfe de Guinée. Le texte fondateur de cette histoire est la Convention spéciale signée à Paris le 27 juin 1900, relative à la délimitation des possessions françaises et espagnoles en Afrique occidentale, sur la côte du Sahara et sur la côte du golfe de Guinée. La convention entra en vigueur le 27 mars 1901.
Une frontière dessinée par les puissances coloniales
La convention de 1900 organise la séparation des possessions françaises et espagnoles. Elle reconnaît notamment à l’Espagne ses droits sur Corisco et les îles Elobey. La difficulté vient du fait que les trois îles aujourd’hui au cœur du contentieux, Mbanié, Cocotiers et Conga, ne sont pas nommément désignées dans le texte. C’est précisément ce silence qui alimentera, plusieurs décennies plus tard, deux interprétations opposées.
À l’époque, cette frontière n’est pas une ligne abstraite sur une carte. Elle traverse un espace où les populations, notamment fang, circulent, commercent, cultivent et vivent de part et d’autre de la limite coloniale. La frontière politique imposée par Paris et Madrid ne correspond donc pas nécessairement aux réalités humaines de terrain.
La distinction entre délimitation et démarcation est ici fondamentale. La délimitation consiste à déterminer juridiquement le tracé d’une frontière dans un traité ou une convention. La démarcation vient ensuite : elle consiste à matérialiser ce tracé sur le terrain, par des bornes, des repères, des coordonnées ou des éléments naturels. La frontière peut donc être juridiquement définie sans être matériellement matérialisée partout.
1960 et 1968 : deux indépendances, un même héritage
Lorsque le Gabon accède à l’indépendance le 17 août 1960, il succède à la France dans les territoires coloniaux français. Lorsque la Guinée équatoriale devient indépendante le 12 octobre 1968, elle succède à l’Espagne dans les territoires espagnols. La CIJ a explicitement retenu cette logique de succession : pour la frontière terrestre, les titres détenus respectivement par la France au 17 août 1960 et par l’Espagne au 12 octobre 1968 sont transmis aux deux États indépendants.
C’est donc à partir de cet héritage colonial que se construit le différend moderne. Et c’est là tout le paradoxe : les deux États devenus souverains doivent désormais vivre avec une frontière qu’ils n’ont pas eux-mêmes dessinée.
En 1960 puis en 1968, les drapeaux changent. Les cartes, elles, restent. Le problème Mbanié commence véritablement lorsque les deux États nouvellement indépendants découvrent qu’un héritage colonial peut devenir, en temps de souveraineté, une source de conflit. La frontière était française et espagnole ; elle devient gabonaise et équato-guinéenne. Mais sa traduction juridique, terrestre, maritime et insulaire reste à écrire. C’est cette dette de l’histoire coloniale qui explosera en 1972.
