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[Tribune libre] Quand l’opinion publique se substitue à la justice

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À la suite des radiations historiques prononcées le 25 août 2026 par le Conseil supérieur de la magistrature (CSM) au Gabon, le débat dépasse le cadre purement judiciaire. Dans cette tribune libre, le syndicaliste Jocelyn Louis Ngoma livre une analyse percutante sur les dérives d’une société où le tribunal des réseaux sociaux et les replis identitaires menacent de se substituer au droit. Un plaidoyer vibrant pour le retour aux principes de la présomption d’innocence et de l’égalité devant la loi, contre le poison de l’arbitraire populaire.*

Quand l’opinion publique se substitue à la justice, ne sommes-nous pas face au symptôme d’un système judiciaire qui a perdu une partie de sa crédibilité ?

La session disciplinaire du Conseil supérieur de la magistrature (CSM) du 25 août 2026 a prononcé la radiation de Leïla Létitia Ayombo Moussa, de Massala Urbain et du Dr Eddy Narcisse Minang. Ces décisions restent, certes, susceptibles de recours devant le Conseil d’État. Mais pendant que les uns, aujourd’hui sanctionnés, peuvent encore exercer des voies de droit et défendre leur cause, d’autres, qui ont subi hier leurs décisions judiciaires aux conséquences parfois irréversibles, ne sont plus de ce monde pour demander réparation, faire réhabiliter leur honneur ou simplement raconter leur histoire.

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Cette réalité tragique devrait nous imposer une prise de conscience collective. Elle devrait nous commander la plus grande prudence dans nos jugements hâtifs et nos condamnations publiques.

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Le piège du communautarisme

Certains invoquent déjà le tribalisme pour expliquer ou relativiser le cas du Dr Minang. Mais où étaient-ils lorsque le regretté Moukagni Iwangou, magistrat reconnu comme l’un des plus brillants de sa génération, fut radié dans un contexte politique hautement controversé ? Pourquoi la compassion serait-elle tribale ? Pourquoi l’indignation serait-elle sélective ?

Si la procédure contre le Dr Minang doit être contestée, qu’elle le soit exclusivement sur le terrain du droit, notamment au regard des droits de la défense et du principe du contradictoire. Ne transformons pas une affaire judiciaire en un affrontement communautaire stérile.

Qui fabrique nos « vérités » ?

Une partie de nos élites porte une lourde responsabilité dans cette confusion des genres. Pour préserver leurs intérêts égoïstes, elles fabriquent des narratifs fallacieux et imposent une morale à géométrie variable : ce qui est condamnable chez l’adversaire devient subitement excusable chez l’allié.

Ainsi naissent les « bons » et les « mauvais » criminels, les victimes que l’on surprotège et celles que l’on condamne à l’oubli. Et lorsque l’opinion finit par condamner avant le juge, que reste-t-il concrètement de la justice ?

Quand la prison devient une vertu

Il y a plus grave encore : nous sommes en train de banaliser une conception totalement pervertie de la prison. L’incarcération devrait être la conséquence légale d’une infraction formellement établie, mais aussi un lieu de correction, de responsabilisation et, lorsque cela est possible, de réinsertion.

Lorsqu’elle devient un instrument pour neutraliser un adversaire gênant, écarter un compatriote brillant ou satisfaire une vengeance politique, la prison cesse d’être une peine : elle devient un trophée.

Pire encore, certains en viennent à considérer l’emprisonnement comme une vertu en soi. Celui qui est sous les verrous serait nécessairement coupable, tandis que celui qui l’y a envoyé incarnerait le bien absolu. C’est ainsi que s’installe insidieusement une société morbide, où l’on célèbre l’enfermement avant même que la vérité judiciaire ne soit établie.

Attention à la chienlit

L’opinion publique a le droit de questionner la justice. Elle peut dénoncer. Elle peut exiger des comptes. Mais elle ne peut, en aucun cas, s’ériger en tribunal.

Lorsque la rumeur devient une preuve, l’émotion un verdict et les réseaux sociaux une cour de justice, nous franchissons une ligne rouge hautement dangereuse. La loi de la dualité nous enseigne justement à dépasser les oppositions simplistes : on peut exiger la sanction d’une faute tout en défendant rigoureusement les droits de celui qui est poursuivi. On peut condamner un acte sans pour autant renoncer aux principes fondamentaux.

C’est précisément cette conciliation des contraires qui distingue la justice de la vengeance. Car lorsque les institutions judiciaires perdent leur autorité et que chacun commence à rendre ses propres verdicts, la chienlit n’est plus très loin.

Dura lex, sed lex

La loi peut être dure. Elle doit surtout être la même pour tous. Si le Dr Minang est coupable, qu’il soit sanctionné conformément aux textes en vigueur. Si ses droits ont été violés, qu’il puisse librement exercer ses recours.

Mais ne demandons pas à la rue, aux réseaux sociaux ou aux appartenances communautaires de trancher. Dura lex, sed lex. La loi doit rester notre ultime rempart contre l’arbitraire. Car ceux qui applaudissent aujourd’hui les verdicts populaires pourraient bien, demain, en devenir les premières victimes.

J’ai fait ma part pour la Cinquième République !

Jocelyn Louis NGOMA, syndicaliste gabonais

*Le chapô et les intertitres sont de la rédaction

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