Partir de la capitale pour l’intérieur du pays relève désormais d’une véritable épreuve. Chaussées éventrées, déviations sans fin, nuits passées en pleine forêt à la merci du danger : le voyage par voie terrestre est devenu, pour des milliers de Gabonais, un parcours du combattant que les autorités semblent tolérer depuis trop longtemps.
Libreville-Ntoum : l’éternel chantier. Sur la RN1, principale porte d’entrée et de sortie terrestre de la capitale, l’axe Libreville-Ntoum donne depuis des années l’impression d’un chantier sans épilogue. Dès 2010, une enveloppe de 15 milliards de FCFA avait été annoncée, avant que le projet ne soit absorbé par la Transgabonaise.
En 2020, un avenant promettait une 2×2 voies entre Libreville et Ntoum. Pourtant, en 2023, une coupure de la chaussée à Okolassi imposait encore une déviation provisoire. Sous Brice Clotaire Oligui Nguema, les travaux se sont poursuivis, mais avec des ralentissements récurrents : en 2024, le ministère des Travaux publics constatait lui-même des arrêts répétés sur le tronçon Nkok-Ntoum, faute de financement. À l’approche de la Fête de la Libération à Makokou, le constat s’impose : déviations, embouteillages et chaussées éprouvantes continuent d’accueillir un trafic considérable. Sur cette route, le provisoire a la vie longue.

Bifoun-Ebel-Abanga-Ndjolé : la route de l’impossible
Passé Ntoum et Kango, le calvaire continue. L’axe Bifoun-Ebel-Abanga-Ndjolé impose crevasses, nids-de-poule et nuages de poussière, obligeant à un slalom permanent. Au rond-point de Bifoun, les travaux ont réduit la circulation à un espace si étroit que chaque passage se négocie. Plus loin, le pont d’Ebel-Abanga, construit entre 1964 et 1966, illustre l’usure du réseau : six décennies de grumiers et de camions chargés de minerais. Un nouvel ouvrage de 200 mètres, lancé le 19 mars 2025, ne sera livré que dans deux ans. En 2026, une intervention d’urgence a été engagée sur l’axe Bifoun-Ndjolé, avec reprofilage et apport de matériaux. Entre les annonces et la réalité du terrain, les kilomètres s’égrènent lentement. À Bifoun comme à Ndjolé, la route ne se parcourt pas : elle se négocie.
Quand le voyage devient une épreuve
De Libreville vers Oyem, Makokou ou Franceville, le constat se répète : chaussées dégradées, signalisation insuffisante, cohabitation permanente entre véhicules légers et poids lourds, nids-de-poule, déformations et poussière en saison sèche, circulation de grumiers et porte-conteneurs, dans un environnement où la visibilité tourne vite au danger. Des restrictions existent pour certains transporteurs à partir de 18 heures, mais nos équipes ont constaté que tous les poids lourds n’y sont pas soumis. Si le danger justifie l’arrêt des grumiers et des bus, pourquoi d’autres gros-porteurs continuent-ils à rouler ? À la tombée de la nuit, l’absence d’aires d’accueil suffisantes transforme l’attente en véritable épreuve. Certains voyageurs restent des heures enfermés dans leurs véhicules, tandis que les plus téméraires s’asseyent ou s’allongent à même le sol, en bordure de route, au cœur de la forêt équatoriale, exposés aux bêtes sauvages. D’autres, faute de mieux, trouvent refuge aux abords des postes de contrôle, dans des conditions qui en disent long sur la précarité de leurs conditions de voyage.
L’expérience du terrain devrait pourtant éviter ce scénario. Les chauffeurs, qui connaissent chaque risque, devraient calculer trajets et horaires pour atteindre avant 18 heures les villes situées à mi-chemin, où des aires plus sécurisées existent. Mieux, les agences de voyage gagneraient à nouer des partenariats avec les hôtels et motels du trajet, pour offrir aux passagers des chambres à coût réduit plutôt que l’angoisse d’une nuit à ciel ouvert.
Le ministère des Transports face à ses responsabilités
Cette impréparation n’est que la partie visible d’une défaillance plus large, dont le ministère des Transports porte la responsabilité. Signalisation absente ou dégradée, contrôles de régularité rarement respectés, bagages entassés au milieu des passagers dans les bus, véhicules défaillants mais munis de visites techniques en bonne et due forme : le constat est accablant. De Libreville à Tchibanga, à Oyem, à Franceville via Lastourville ou Okondja, et sur le chemin inverse, aucun contrôle de vitesse n’est exercé, faute de brigades équipées d’instruments et de caméras. Les voyageurs sont conduits à tombeau ouvert, livrés à l’improvisation des chauffeurs et à l’état hasardeux des routes.
Tant que les routes resteront des chantiers permanents, les nuits de forêt équatoriale continueront d’accueillir des voyageurs sans protection. Le Gabon ne pourra relier durablement sa capitale à son intérieur sans une remise à plat de ses infrastructures, de ses contrôles et de sa politique de transport terrestre.












