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Gabon : L’Etat, le partenaire qui « tue » ses propres entrepreneurs

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Derrière les dorures de la commande publique se cache une machine à broyer les ambitions. En imposant un préfinancement systématique et en laissant s’accumuler une dette intérieure abyssale, l’État gabonais transforme ses prestataires locaux en banquiers malgré eux. Entre faillites en série et rupture de confiance, le cri d’alarme du secteur privé révèle une crise systémique où le premier client du pays est devenu son principal risque.

Le constat de Jean-Paul Kassa Mbadinga, Directeur Général de Distribution Téléphone Fax & B, est un couperet : « Le préfinancement par les entreprises locales des projets de l’Etat est une manière de tuer l’élite gabonaise ». Cette formule sèche n’est pas qu’une figure de style, elle décrit le quotidien d’opérateurs économiques dont la survie ne tient plus qu’à un fil. Au Gabon, décrocher un marché public n’est plus une consécration, mais le début d’un pari dangereux.

La mécanique est implacable. L’Etat commande, mais ne décaisse rien. C’est à l’entreprise d’avancer les fonds pour les routes, les fournitures ou les services. Une fois le travail livré, le parcours du combattant commence dans les méandres d’une administration où les factures s’égarent, s’étirent et finissent parfois par s’évaporer.

Le gouffre de la continuité administrative

A la fragilité de la trésorerie s’ajoute un mal plus insidieux : l’instabilité institutionnelle. Si, en droit, l’État est une entité pérenne, la réalité gabonaise offre un visage plus volatil. Chaque remaniement, chaque changement de direction dans un ministère remet les compteurs à zéro. Les dossiers sont mal transmis, les priorités sont redéfinies au gré des nouvelles équipes, et les engagements des prédécesseurs sont balayés d’un revers de main. Résultat : des créances validées se retrouvent bloquées dans un purgatoire administratif, exigeant de nouveaux circuits de validation qui peuvent durer des années.

La dette devient une bombe à retardement chiffrée. Car, le malaise n’est plus seulement une impression, il est statistique. Selon un rapport de la Banque mondiale publié en juin 2025, les arriérés intérieurs ont explosé de 116 % en 2024. Une pression insoutenable qui assèche les liquidités du secteur privé national.

Mais les chiffres ne disent pas tout de la violence sociale de cette dette. « Au Gabon, certains chefs d’entreprise attendent tellement longtemps leurs paiements qu’ils finissent par mourir avant même d’avoir pu encaisser leurs chèques », lâche Jean-Paul Kassa Mbadinga. Derrière la froideur des bilans comptables, ce sont des familles déclassées, des salaires impayés et des entrepreneurs foudroyés par le stress et l’épuisement financier.

Une sélection par le vide

Ce système de préfinancement impose une sélection darwinienne brutale. Seuls les «mastodontes » ou ceux bénéficiant d’un accès privilégié aux lignes de crédit peuvent encore répondre aux appels d’offres. Les PME locales, pourtant compétentes mais moins capitalisées, sont éjectées de la commande publique. A terme, c’est tout le projet d’émergence d’une classe d’affaires nationale qui se retrouve sacrifié.

Pourtant, le rôle de la puissance publique est clair : elle doit être le garant de la sécurité des transactions. En agissant comme un débiteur imprévisible, l’Etat grippe la chaîne économique globale. Les banques, échaudées par les délais de paiement publics, ferment les vannes du crédit, étranglant un peu plus les entreprises.

La question dépasse désormais le cadre budgétaire pour devenir stratégique : peut-on bâtir une nation forte en sciant la branche sur laquelle repose sa croissance ? Tant que la dette intérieure restera une variable d’ajustement, le fossé entre l’Etat et ses bâtisseurs continuera de se creuser. L’avertissement est lancé : l’élite économique gabonaise n’a plus les moyens d’attendre.

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