Malgré ses ressources et les mesures répétées de l’État, le Gabon reste confronté à une vie chère persistante. Pourquoi la vie reste-t-elle chère ? C’est précisément à cette interrogation que tente de répondre le cabinet de conseil stratégique AILA, dirigé par Ike Ngouoni Aïla Oyouomi, dans une note publiée en octobre 2026. À travers une analyse des mécanismes économiques, des politiques publiques et de leurs limites, le cabinet apporte ses explications et met en lumière les ressorts structurels d’un phénomène qui continue de peser sur le quotidien des ménages gabonais.

AILA distingue inflation et pouvoir d’achat : la première mesure la hausse des prix, le second ce qu’un revenu permet d’acheter. L’inflation officielle était de 2,1 % en 2024, puis de 0,9 % sur un an au premier trimestre 2026, selon la DGEPF. Mais « un ralentissement des prix ne signifie pas qu’ils sont revenus à leur niveau antérieur ».
La pauvreté atteignait 33,4 % dans la dernière enquête officielle, en 2017 ; la BAD l’estimait à 33,1 % en 2025, par projection. Alimentation, loyers, fournitures scolaires et soins pèsent sur les ménages, auxquels s’ajoutent des frais imprévisibles et des tarifs peu lisibles. D’où cette formule : « Le prix affiché n’est presque jamais le prix réellement payé. »


Des marchés concentrés et un crédit qui freine la production locale
Parmi les facteurs structurels, AILA cite l’étroitesse du marché gabonais, qui compte 3,5 millions d’habitants selon le recensement d’août 2026. Dans l’huile de table, Cuisin’Or, première marque du segment, est produite par Olam Palm Gabon, sans autre industriel identifié. Depuis 2022, pénuries et hausses ont marqué le marché ; le litre a parfois atteint 1 300 FCFA, contre 950 auparavant.
Une position dominante n’est pas automatiquement une infraction, précise le cabinet : encore faut-il pouvoir établir et sanctionner d’éventuels abus. L’État détient 40 % d’Olam Palm Gabon via la Caisse des dépôts et consignations ; aucune sanction n’aurait été prononcée dans ce dossier.
Le crédit constitue un autre verrou : son taux effectif global moyen atteindrait 21 % au Gabon, contre 11 % en moyenne régionale et 8 % au Cameroun. Il pénalise la production locale, tandis que les importations restent renchéries par les frais et contrôles sur les corridors. Le consommateur subit les deux contraintes.
Le commerce informel répond, lui, aux besoins de proximité par la vente à l’unité et le crédit de quartier. Pour AILA, il comble les vides des circuits formels et ne peut être tenu, à lui seul, pour responsable de la vie chère.
Des politiques ambitieuses, mais sans résultats durables
La critique centrale vise la discontinuité de l’action publique. Depuis 2012, la mercuriale est reconduite régulièrement : les produits concernés sont passés de 48 en 2022 à 105 en février 2026. Une suspension de six mois des droits et taxes à l’importation, de la TVA et des frais de scanning a aussi été annoncée en février 2026. Faute de suivi public, son bilan à l’échéance reste difficile à établir.
Créée en août 2025 et lancée en avril 2026, la Centrale d’Achat devait agir sur les prix par les volumes. Six mois plus tard, elle organisait surtout des marchés itinérants. AILA questionne son indépendance : 63 % de son capital appartient à des opérateurs privés, dont certains grands distributeurs.

Le programme agricole GRAINE visait, en 2014, à porter la part de l’agriculture de 5 à 20 % du PIB en 2025. En 2024, elle restait autour de 5 %. SOTRADER, la Société agricole et d’élevage du Gabon puis AGROPAG lui ont succédé sans reprendre ses objectifs chiffrés. D’où le constat : « Ces politiques n’ont pas manqué d’ambition. Elles ont manqué de suite. »
Du prix réglementé au prix réellement accessible
Pour AILA, l’efficacité d’une politique se vérifie jusqu’au consommateur. Le gaz butane en fournit l’illustration : malgré un prix protégé à 4 950 FCFA depuis janvier 2024, une pénurie de plusieurs jours a touché le Grand Libreville début août 2026. « Le prix tenait sur le papier. La disponibilité, non. »
Même constat pour les médicaments génériques : malgré une usine à Nkok, l’Office pharmaceutique national et la CNAMGS, la chaîne serait défaillante. L’usine tournerait presque à l’arrêt depuis 2024. L’enjeu est de faire fonctionner les structures ensemble.
Quatre critères sont proposés : le dispositif existe-t-il, fonctionne-t-il, atteint-il son destinataire et tient-il dans la durée ? C’est souvent sur ce dernier maillon que l’exécution se brise.
Six conditions pour sortir du cycle des mesures temporaires
Le cabinet avance six priorités : appliquer le droit de la concurrence ; créer un observatoire des prix et contrôler la distribution ; publier la liste des 38 prélèvements informels ; mesurer la politique agricole par les volumes produits ; consolider le commerce informel ; créer un guichet unique de signalement des abus.
La réussite suppose aussi continuité administrative, financement pérenne et évaluation publique. Les échéances et administrations porteuses citées sont des propositions d’AILA, non des attributions officielles. Les citoyens peuvent signaler les abus à la DGCC, demander les tarifs conventionnés et exiger des reçus.
Le diagnostic interroge ainsi la capacité de l’État à conduire ses décisions jusqu’aux bénéficiaires. Une mesure peut être annoncée sans fonctionner, atteindre les citoyens sans durer. La crédibilité de l’action publique se mesurera moins au nombre de dispositifs qu’à leurs effets concrets. Comme le résume AILA : « On a le pétrole. On n’a pas l’essence. »












