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[Tribune libre] Quand tout remonte au président, qui fait encore fonctionner l’Etat ?

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Chaque jour, sur nos écrans, le même spectacle se répète.

Un compatriote, ouvrier, fonctionnaire, commerçant, retraité, jeune sans emploi ou personne vulnérable, s’adresse directement au Président de la République. Il expose son licenciement, sa maladie, son problème de logement, son conflit foncier, son dossier administratif bloqué ou une injustice dont il se dit victime.

Puis vient presque toujours la même supplique :

« Monsieur le Président, aidez-moi. »

Ce phénomène dépasse désormais la simple expression d’une popularité présidentielle. Il révèle une réalité beaucoup plus préoccupante : le Président tend à devenir le recours de ceux qui ne trouvent plus de réponse dans le fonctionnement ordinaire du service public.

Quand le service public cesse d’être le premier recours

Dans une République qui fonctionne normalement, le citoyen ne devrait pas avoir besoin d’interpeller le Président pour résoudre un problème relevant d’une administration, d’une collectivité locale, d’un service social, d’une relation de travail ou d’un mécanisme de médiation.

Il devrait savoir quelle institution saisir, qui est responsable de son dossier et dans quel délai une réponse doit lui être apportée.

Or, la multiplication de ces appels directs traduit une rupture dans cette chaîne.

Le citoyen contourne les institutions pour atteindre directement celui qu’il considère comme capable de faire bouger les choses.

C’est le symptôme d’une défaillance du service public.

Quand la proximité avec le Président devient une fonction.

C’est ici qu’une autre question doit être posée.

Que se passe-t-il lorsque certains collaborateurs du Président consacrent davantage d’énergie aux guerres de positionnement, à la préservation de leur proximité avec le chef de l’État et à la compétition pour l’accès au pouvoir qu’à l’exécution des missions qui leur sont confiées ?

Le risque est considérable.

La proximité avec le Président devient alors, pour certains, un capital politique à préserver, plutôt qu’une responsabilité à mettre au service de l’action publique.

On se préoccupe davantage de savoir qui est proche du Président, qui parle en son nom, qui contrôle l’accès à lui, qui occupe telle position, que de savoir si les orientations présidentielles produisent effectivement des résultats dans la vie quotidienne des citoyens.

Pendant que les uns se disputent la proximité du pouvoir, le service public attend.

Et pendant que les guerres de positionnement se jouent au sommet, le citoyen, lui, reste confronté à son problème.

Une vision présidentielle ne vaut que par sa déclinaison

Une vision politique ne peut produire des résultats par sa seule proclamation.

Elle doit être déclinée en objectifs spécifiques, transformée en programmes, confiée à des responsables clairement identifiés, assortie de moyens, d’indicateurs et de délais, puis évaluée sur la base des résultats obtenus.

C’est précisément là que se situe la responsabilité de la chaîne administrative et politique qui entoure le Président.

Le rôle d’un collaborateur présidentiel n’est pas seulement d’être proche du Président. Il est de rendre opératoire la vision présidentielle dans son champ de responsabilité.

La proximité devrait donc être considérée non comme un privilège, mais comme une obligation de résultat.

Plus on est proche du centre de décision, plus on devrait être comptable de la traduction de ses orientations en actes.

Le paradoxe du Président providentiel

Nous sommes alors confrontés à un paradoxe.

Le Président fixe une vision. Ses collaborateurs sont chargés de la décliner. Les administrations sont censées l’exécuter.

Mais lorsque le citoyen rencontre une difficulté, il ne s’adresse ni au responsable de la politique concernée, ni à l’administration compétente.

Il revient au Président.

La chaîne de responsabilité est ainsi inversée.

Le sommet de l’État se retrouve sollicité pour des situations qui devraient être réglées beaucoup plus bas dans la hiérarchie administrative.

Et plus le Président intervient personnellement, plus cette centralisation des attentes risque de s’installer.

À terme, tout remonte.

Les problèmes montent jusqu’au Président ; les responsabilités, elles, ne descendent pas toujours jusqu’à ceux qui sont chargés de les résoudre.

Une question de gouvernance, pas seulement de communication

Les réseaux sociaux ont donné une visibilité nouvelle à ce phénomène.

Ils permettent au citoyen de franchir les barrières institutionnelles et d’interpeller directement le sommet.

Mais ils ne peuvent pas devenir le nouveau guichet du service public.

Une République ne peut durablement fonctionner sur le modèle :

« Si ton problème n’est pas réglé, fais une vidéo et interpelle le Président. »

Cela créerait une étrange forme de sélection : ceux qui savent médiatiser leur détresse obtiennent davantage de visibilité que ceux qui respectent les procédures ordinaires.

Le service public perd alors sa fonction première : garantir à chacun une réponse en dehors de toute intervention personnelle du chef de l’État.

Le véritable enjeu c’est rendre l’intervention présidentielle exceptionnelle

Il ne s’agit pas de reprocher aux citoyens de s’adresser au Président.

Lorsqu’une personne estime avoir épuisé toutes les voies de recours, elle cherche naturellement celui qui peut encore l’entendre.

La véritable question doit être posée à ceux qui entourent le Président :

Pourquoi tant de problèmes doivent-ils remonter jusqu’à lui ?

Pourquoi les objectifs fixés au sommet ne sont-ils pas suffisamment déclinés jusqu’au niveau opérationnel ?

Pourquoi les responsables chargés de les mettre en œuvre ne sont-ils pas davantage jugés sur les résultats produits ?

Pourquoi la proximité avec le Président semble-t-elle parfois constituer un enjeu en soi, alors qu’elle devrait être le moyen d’accélérer l’exécution de sa vision ?

Le Président n’a pas besoin de courtisans

Le Président de la République n’a pas besoin de collaborateurs dont la principale réussite serait de conserver leur place dans son entourage.

Il a besoin de responsables capables de prendre une orientation présidentielle, de la traduire en objectifs mesurables, de mobiliser l’administration et d’en rendre compte sur la base des résultats.

La proximité avec le pouvoir ne devrait donc pas être un statut.

Elle devrait être une responsabilité.

Et la fidélité à la vision présidentielle ne devrait pas se mesurer au nombre de photos prises aux côtés du Président, à la capacité d’accéder à son bureau ou à l’habileté dans les guerres de positionnement.

Elle devrait se mesurer à une question beaucoup plus simple :

« Qu’avez-vous fait de la mission qui vous a été confiée ? »

L’appel citoyen : remettre chacun devant sa responsabilité

Cette situation ne peut pas être corrigée par le seul Président.

Elle appelle une mobilisation de tous ceux qui font vivre l’État.

Aux collaborateurs du Président, nous devons demander de renoncer aux querelles de positionnement qui détournent l’énergie du service de la République. La proximité avec le chef de l’État doit être mise au service de sa vision, et non devenir une fin en soi.

Aux membres du Gouvernement et aux responsables publics, demandons des résultats. Une instruction présidentielle ne doit pas s’arrêter à une réunion, à une note ou à une annonce. Elle doit devenir un objectif, un calendrier, un responsable et un résultat vérifiable.

Aux administrations, demandons de retrouver leur vocation première : servir. Le citoyen ne doit pas avoir à connaître quelqu’un au sommet, ni à publier une vidéo devenue virale, pour obtenir le traitement normal de son dossier.

Aux élus, aux syndicats, aux organisations de la société civile et aux autres corps intermédiaires, demandons de reprendre pleinement leur rôle de relais, de défense et de contrôle. Une République ne peut reposer uniquement sur une relation directe entre le citoyen et le Président.

Et à nous, citoyens, refusons progressivement de considérer l’intervention personnelle du Président comme la seule voie possible. Interpellons les institutions compétentes. Exigeons des réponses. Demandons des comptes. Documentons les dysfonctionnements. Faisons vivre nos organisations collectives.

Notre revendication devrait être simple :

Nous ne voulons pas d’un Président obligé de régler personnellement tous les problèmes. Nous voulons un État capable de les régler.

C’est pourquoi il serait utile que chaque responsable public puisse répondre, à tout moment, à cinq questions simples :

Quelle mission vous a été confiée ?

Quel objectif avez-vous fixé ?

Quels moyens vous ont été accordés ?

Quels résultats avez-vous obtenus ?

Et qui doit rendre compte si ces résultats ne sont pas au rendez-vous ?

Voilà le véritable changement de culture dont notre administration a besoin : passer de la proximité à la responsabilité, de l’annonce à l’exécution, de la faveur au droit, et de l’intervention personnelle à l’efficacité institutionnelle.

Le Président ne peut pas être simultanément le chef de l’État, le juge des litiges individuels, le médiateur social, le directeur des administrations et le dernier recours de chaque citoyen.

Une vision présidentielle forte exige une chaîne d’exécution forte.

Et lorsque cette chaîne fonctionne, le citoyen n’a plus besoin de transformer sa détresse en vidéo pour être entendu.

Le Président de la République n’est pas le père auquel chaque citoyen doit venir demander personnellement secours.

Il est le garant d’un État qui doit être capable de protéger ses citoyens sans qu’ils aient à supplier son intervention.

Le véritable succès d’une gouvernance ne se mesure donc pas au nombre de citoyens qui parviennent à toucher directement le Président.

Il se mesure au nombre de citoyens dont le problème est résolu sans qu’ils aient besoin de l’interpeller.

Car une nation forte n’est pas celle dont le chef reçoit le plus de suppliques.

C’est celle où les citoyens n’ont plus besoin de supplier.

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