1 700 milliards de FCFA. Le montant a de quoi donner le vertige. Prononcé par la Cour des comptes au moment où le Gabon entend refonder sa gouvernance publique, ce chiffre ne raconte pas seulement une affaire de comptes et de procédures. Il pose une question autrement plus dérangeante : que révèle-t-il de notre rapport à l’argent public et de ceux qui en ont la charge ?
Dans les colonnes du quotidien L’Union du mercredi 2 septembre 2026, Alex Euv Moutsiangou, Premier président de la Cour des comptes, a livré un constat financier particulièrement lourd : près de 1 700 milliards de FCFA de débets et d’amendes ont été relevés dans le cadre des contrôles conduits par la juridiction financière.
Les vérifications ont concerné plusieurs secteurs sensibles de l’action publique : sécurité sociale, évacuations sanitaires, dispositifs destinés aux Gabonais économiquement faibles et gestion de la Caisse nationale d’assurance maladie et de garantie sociale (CNAMGS), qui a fait l’objet de deux audits approfondis.
Pour mesurer l’ampleur de la somme, Alex Euv Moutsiangou la compare à « l’équivalent du budget de certains pays ». Et le président de la Cour des comptes ne s’arrête pas au constat : « Les uns et les autres sont appelés à restituer les sommes qui ont été distraites », affirme-t-il.
La juridiction entend également sortir de l’opacité. Un recueil regroupant ses arrêts et avis doit permettre au public de connaître les décisions rendues, les personnes concernées et les sommes réclamées. Une démarche que le premier président justifie par une exigence simple : « La justice est rendue au nom du peuple gabonais. Ce peuple mérite de savoir exactement ce qu’il se passe. »
À l’heure de la Ve République, le message est donc sans ambiguïté : l’argent public doit revenir à sa destination première. La formule d’Alex Euv Moutsiangou résume cette ambition : « l’argent des Gabonais ne serve qu’à l’intérêt des Gabonais ».
1 700 milliards : et si le chiffre ne disait pas tout ?
Le chiffre impressionne. Mais il ne représente peut-être qu’une partie du dégât. Les débets et amendes correspondent à ce que les procédures de contrôle ont permis d’établir et de sanctionner. Ils ne constituent donc pas le bilan exhaustif des pertes subies par l’État.
Car certaines situations d’enrichissement dans la haute administration interrogent. Lorsqu’un agent public devient, après son accession aux fonctions de ministre, directeur général ou président d’institution, propriétaire d’un patrimoine immobilier démesuré, affiche un train de vie princier ou dispose de comptes crédités de milliards de FCFA, l’origine de ces fortunes doit être questionnée. Si aucun investissement antérieur significatif n’est connu, le soupçon d’enrichissement illicite ou de détournement mérite d’être vérifié.
Les procès liés à la gestion publique, notamment les affaires ayant impliqué les Valentin Bongo, ont déjà montré l’ampleur des patrimoines et des sommes pouvant se retrouver au cœur des procédures. Mais combien de situations n’ont jamais été examinées ? Combien ont pu passer entre les mailles du filet grâce aux protections, aux réseaux ou aux proximités avec « les parents et amis de… » ? Tant que cette zone d’ombre subsistera, les 1 700 milliards resteront un indicateur, pas la mesure définitive du mal.
Le véritable problème est ailleurs : dans un système où certains peuvent s’enrichir illicitement, qui contrôle les contrôleurs ? Qui vérifie l’origine des fortunes ? Qui suit l’évolution du patrimoine des responsables ? Qui repère les biens dissimulés, les sociétés-écrans et les avoirs placés à l’étranger ? Et surtout, combien de bénéficiaires éventuels de ces systèmes passent encore entre les mailles du filet parce qu’ils disposent de protections, de réseaux ou de puissants soutiens ?
Les 1 700 milliards révélés par la Cour des comptes doivent donc être considérés comme un signal d’alarme, pas comme le montant définitif des dégâts.
Restaurer une culture de l’intégrité
La réponse ne peut toutefois pas se limiter à la sanction. Elle doit aussi être éducative. La bonne gouvernance ne se décrète pas uniquement dans les bureaux des institutions de contrôle. Elle doit commencer beaucoup plus tôt, sur les bancs de l’école.
Il faut enseigner à la jeunesse le respect du bien commun, l’éthique, la déontologie, la lutte contre la corruption et la gestion responsable des ressources publiques. Car l’argent de l’État n’est pas un argent sans propriétaire. Il appartient à la collectivité.
Un fonctionnaire n’est pas propriétaire des deniers qu’il administre. Un ministre n’en est pas davantage le propriétaire. Un directeur général, un président d’institution ou tout autre responsable public n’est que dépositaire d’une responsabilité confiée par la République.
C’est précisément pourquoi la publication des décisions de la Cour des comptes peut constituer un tournant. La transparence doit permettre aux citoyens de savoir, aux gestionnaires de comprendre qu’ils devront rendre compte et aux administrations de corriger leurs failles. La restitution des sommes indûment distraites, lorsqu’elle est ordonnée par la justice, doit devenir une réalité et non une simple formule.
La Ve République ne pourra véritablement changer la gouvernance du Gabon si elle se contente de changer les textes ou les hommes. Elle devra aussi changer la culture de l’argent public.
Car derrière les 1 700 milliards, il n’y a pas seulement des chiffres. Il y a des écoles qui auraient pu être construites, des hôpitaux qui auraient pu être équipés, des routes qui auraient pu être entretenues, des familles qui auraient pu être mieux protégées.
La véritable libération financière du Gabon commencera le jour où voler l’argent public ne sera plus considéré comme une prouesse, mais comme une faute morale, administrative et judiciaire impardonnable.
