À quelques heures de la visite d’État du président Brice Clotaire Oligui Nguema en France, il apparaît essentiel de prendre du recul et d’analyser froidement les relations politiques entre Paris et Libreville. Cette trajectoire historique s’étend du long règne d’Omar Bongo Ondimba à l’avènement de la Transition, en passant par ce que de nombreux Gabonais considèrent comme la « période sombre » des deux mandats d’Ali Bongo Ondimba.
Contrairement à la politique de rupture radicale imposée à la France par les régimes militaires de l’Alliance des États du Sahel (AES), Libreville qui a connu pourtant elle aussi une transition militaire, emprunte une voie radicalement différente de celle de ses homologues ouest-africains. En effet, le président de la République, Brice Clotaire Oligui Nguema, a choisi de ne pas rompre les liens historiques entre Paris et Libreville, optant plutôt pour une révision stratégique de certains pans de leur coopération.
L’ère Omar Bongo : l’épicentre de la Françafrique
Pendant les plus de quarante ans du règne d’Omar Bongo Ondimba, le Gabon a été perçu comme le cœur battant de la Françafrique. Les relations avec les différents régimes de la Cinquième République française ont alors connu leur âge d’or. Le président gabonais de l’époque était régulièrement désigné comme le pont indispensable entre Paris et les autres capitales africaines.

La genèse. Après la perte de l’Algérie en 1962, la France s’est particulièrement tournée vers les ressources énergétiques du Gabon. Ce basculement stratégique fera dire à Omar Bongo, lors de brèves tensions passagères, que « le Gabon n’est la vache laitière de personne ». En réalité, le boom pétrolier des années 1970 a définitivement scellé le caractère fusionnel des relations franco-gabonaises. Le pays, alors surnommé « l’émirat équatorial », est devenu l’interface politique majeure du continent. Plusieurs décisions de la politique africaine de la France se négociaient directement au Palais Rénovation de Libreville. Les observateurs les plus critiques affirmaient même qu’Omar Bongo influençait la composition des gouvernements français, y compris la nomination de certains Premiers ministres.
Cette thèse de l’ingérence réciproque a été corroborée par plusieurs personnalités des deux pays. Le passage de Charles Pasqua, figure d’influence majeure de la politique africaine de Paris, a laissé des marques indélébiles dans la région, notamment au Togo. Plus tard, Robert Bourgi a tenté d’endosser ce même rôle d’intermédiaire de l’ombre. Cependant, ses révélations fracassantes et controversées, notamment sur les célèbres affaires de « valises de billets de banque », ont fini par provoquer sa mise à l’écart définitive des palais africains et de l’Élysée.
La rupture d’Ali Bongo et le mirage du Commonwealth
En 2009, la disparition du « patriarche » Omar Bongo Ondimba marque un tournant. Son successeur, Ali Bongo Ondimba, peine à maintenir les relations politiques privilégiées léguées par son père. Un fossé commence alors à se creuser entre Paris et Libreville.
Soucieux de s’affranchir de la tutelle française pour des raisons stratégiques, Ali Bongo choisit de rapprocher le Gabon de la sphère d’influence de Londres. Interrogé plus tard par un journaliste sur le plus grand accomplissement de son mandat, il répondra sans sourciller : l’adhésion du Gabon au Commonwealth. Ce choix géopolitique démontre que, pendant quatorze ans, le Gabon est resté à la recherche d’une doctrine diplomatique claire. Pour bon nombre de Gabonais, cette gouvernance erratique est qualifiée de « catastrophique ». Le coup de libération du 30 août 2023 est ainsi venu mettre un terme à ce méli-mélo politique.
Le CTRI et le choix de la continuité diplomatique
À l’avènement du Comité pour la transition et la restauration des institutions (CTRI), une partie de la jeunesse africaine a pensé que le général Brice Clotaire Oligui Nguema rejoindrait la ligne dure des militaires du Sahel. Toutefois, le chef de l’État gabonais a tracé sa propre feuille de route, se gardant bien de couper le cordon ombilical entre son pays et l’ancienne puissance partenaire. Tout en exigeant la révision de certains accords bilatéraux, le président gabonais s’inscrit dans la continuité de relations apaisées, axées sur des gains mutuellement profitables.
Cette visite d’État en France offre précisément l’occasion de formaliser ce nouveau paradigme. Loin de demeurer figée dans les nostalgies du passé ou dans les promesses incertaines du futur, la politique gabonaise s’ancre désormais dans le présent pour imposer sa vision du nationalisme économique en Afrique centrale.









