Alors que le gouvernement de la République vient de frapper un grand coup en radiant 1 473 agents publics pour abandon de poste, de graves révélations mettant en cause l’actuelle ministre de la Fonction et du renforcement des capacités, Laurence Mengue Me Nzogho épouse Ndong, ébranlent l’autorité morale de cette réforme. Entre privilèges partisans sous l’ancien régime et hérésies statutaires, enquête sur un dossier qui fragilise l’exigence d’exemplarité des institutions.
Le timing ne pouvait pas être plus explosif. Au moment précis où le gouvernement affiche sa fermeté pour assainir les finances de l’État en radiant d’office 1 473 fonctionnaires jugés fantômes, une dénonciation institutionnelle d’une rare précision vient percuter le sommet de l’appareil gouvernemental. Au cœur de la tourmente : Laurence Mengue Me Nzogho épouse Ndong, ministre de la Fonction publique et du Renforcement des capacités, par ailleurs connue sous le titre confessionnel de « Pasteure ».
S’appuyant sur les propres déclarations publiques et passées de la ministre, le dossier met en lumière un traitement de faveur de 21 ans d’anomalies statutaires, dont au moins 13 années de perception indue de salaires de l’État sans contrepartie de service fait. Un cas d’école qui pose une question fondamentale : l’autorité publique peut-elle mener une purge administrative légitime lorsque ses propres cadres, principalement le ministre de la Fonction publique, ont historiquement bénéficié des failles du même système ?

Treize ans d’absence non justifiée et de solde maintenue
Pour comprendre l’ampleur du scandale, il faut opérer un retour en arrière chronologique. Nommée à l’origine comme enseignante de sciences de la vie et de la Terre (SVT), Laurence Ndong quitte le Gabon pour la France en 2002. Selon ses propres aveux, ce n’est qu’en 2015, soit 13 ans plus tard, lorsqu’elle démissionne avec fracas du Parti démocratique gabonais (PDG, alors au pouvoir) pour rejoindre l’opposition, qu’une procédure de radiation est initiée contre elle par l’ancien régime.
La déduction administrative et financière est implacable : entre 2002 et 2015, l’intéressée n’a subi aucune sanction, aucune traque ni aucune mise en demeure. Protégée par son statut de militante et de cadre du parti au pouvoir, elle a continué de percevoir régulièrement son traitement budgétaire de la fonction publique gabonaise depuis l’étranger, sans jamais dispenser le moindre cours dans un établissement de la République.
L’hérésie juridique du « gel » permanent de poste
Pour tenter de justifier cette situation, l’argument d’un « gel de poste » ou d’une « bienveillance administrative » a parfois été avancé. Or, au regard du statut général de la fonction publique gabonaise (loi n° 8/91, puis loi n° 001/2014), cette ligne de défense constitue une hérésie juridique absolue :
- La règle des trois mois. En matière d’abandon de poste, la loi est d’ordre public. Après constatation de l’absence, l’administration doit émettre une mise en demeure. Si l’agent ne reprend pas le service, la radiation d’office est obligatoire sous un délai maximal de trois (3) mois.
- La limite stricte du gel. La mesure de « gel de solde » n’est pas une position administrative permanente, mais une mesure conservatoire d’urgence. Sa durée légale ne peut en aucun cas excéder quatre (4) mois.
Prétendre qu’une situation budgétaire a pu rester « gelée », de manière informelle, pendant des années relève d’une fiction administrative. En droit public, la carence ou la complicité de l’administration ne crée aucun droit acquis pour le fonctionnaire. Une désertion de service ne peut jamais se transformer en titre légal de paiement.
Risques pénaux et suspicions de faux en écriture publique
L’affaire dépasse le cadre de la simple faute administrative pour glisser sur le terrain judiciaire. En vertu du principe comptable du « service fait », percevoir sciemment un salaire de l’État pendant 13 ans sans travailler s’apparente pénalement à un recel de détournement de deniers publics.
De plus, la procédure de « dégel » ou de réhabilitation ultérieure de sa situation budgétaire interroge. Pour réactiver un poste de fonctionnaire, la mécanique financière exige des pièces justificatives strictes : procès-verbaux de reprise de service, attestations de présence effective au poste, certificats administratifs. Si la situation de la ministre a été régularisée sans qu’elle ait repris la craie dans une salle de classe, les actes administratifs produits sont juridiquement suspects de faux et usage de faux en écriture publique.
Cette mécanique n’implique pas uniquement la bénéficiaire : elle engage directement la responsabilité pénale des agents de la Direction générale de la solde et des ressources humaines qui ont maintenu, validé ou couvert ce système pour des motifs partisans.
Deux poids, deux mesures : le choc moral pour les enseignants
Sur le plan social, ce dossier est un affront brutal pour le corps enseignant gabonais. Alors que des milliers de jeunes diplômés des écoles normales et d’enseignants vacataires dévoués servent les provinces de l’arrière-pays dans des conditions spartiates, parfois sans poste budgétaire pendant 5, 10 ou 15 ans, le contraste est saisissant. Voir une haute autorité, n’ayant enseigné que trois ans au Gabon, conserver son avantage budgétaire à l’étranger pendant deux décennies crée un sentiment de profonde injustice.
De même, l’utilisation récurrente du titre confessionnel de « Pasteure » dans l’espace républicain se heurte ici à une exigence d’éthique. L’opinion publique peine à concevoir que l’on puisse draper de moralité religieuse des manquements aussi flagrants aux lois de la laïcité et de l’État.
Les trois actions requises pour sauver la sincérité de la Transition
Pour que le processus de restauration des institutions amorcé par le président Brice Clotaire Oligui Nguema conserve sa légitimité et sa sincérité, trois mesures s’imposent désormais :
- La saisine de la Cour des comptes. Afin de diligenter un audit financier indépendant sur tous les traitements versés à l’intéressée entre 2002 et 2015, et d’émettre des titres de perception pour le remboursement intégral des sommes indûment perçues au Trésor public.
- L’ouverture d’une enquête judiciaire. Le parquet de Libreville doit être saisi pour examiner les qualifications de faux, usage de faux, recel et complicité d’atteinte à la fortune publique.
- La mise en retrait politique. Pour préserver l’honneur et l’équité des réformes en cours, la ministre devrait être écartée des instances de décision relatives aux opérations de restructuration de l’appareil d’État.
L’assainissement de l’État ne peut pas être à géométrie variable. Pour que la radiation des 1 473 agents publics soit acceptée comme un acte de justice et non comme une purge arbitraire, le gouvernement doit prouver qu’au sommet de l’État, nul n’est au-dessus des lois de la République.












