Quand l’ancien président découvre, avec le recul, la mémoire et la réconciliation. Il faut parfois quitter le palais pour découvrir certaines vertus de la République. Le 19 septembre, Ali Bongo Ondimba a parlé. Et quel Ali Bongo ! Celui du « recul », du « temps », du « respect », de la « mémoire », de la « réconciliation » et de la « dignité des institutions ». Après quatorze années d’arrogance et de mépris passées à la plus haute charge de l’État, l’ancien président semble désormais avoir troqué le costume du chef contre celui du sage. De quoi laisser le lecteur quelque peu songeur : Ali Bongo a-t-il vraiment parlé ainsi ?
« Ce silence n’était ni de l’indifférence, ni de l’amertume. Il était un choix, celui du recul, celui du temps », explique-t-il. Voilà donc une vertu nouvellement revendiquée : le recul. Celui qui était hier au centre du pouvoir nous explique aujourd’hui les vertus de la distance, de la patience et de la retenue.
Et comme pour mieux planter le décor de cette métamorphose, il précise : « J’ai exercé pendant 14 années la plus haute charge de l’État. » Une précision qui donne à la suite du propos une saveur particulière. Car il aura fallu quitter le sommet pour découvrir que, finalement, le sommet n’est pas éternel.

« Sans colère », « sans esprit de revanche »…
L’ancien président insiste : « Je le fais sans colère. Je le fais sans esprit de revanche. Je le fais sans nostalgie du pouvoir. » Quelle étonnante sérénité ! Ali Bongo ne règle donc aucun compte. Il ne réclame rien. Il ne nourrit aucune nostalgie. Il vient simplement parler, avec la hauteur que confère désormais le statut d’ancien.
Et le voici même dans la peau du pédagogue républicain. « La République peut reconnaître ses erreurs », affirme-t-il. Elle doit « respecter son histoire », respecter « ceux qui l’ont incarnée ». Puis vient la leçon générale : « Un pays a besoin de vérité. Un pays a besoin de justice. Un pays a besoin de démocratie. Mais un pays a aussi besoin de mémoire. »
Difficile de ne pas sourire devant cette soudaine conversion au catéchisme de la République. Hier chef de l’État, aujourd’hui professeur de morale institutionnelle : le changement de position produit parfois de surprenantes révélations.
Quand le pouvoir passe… et que la mémoire reste
Mais c’est sans doute sa formule la plus philosophique qui retient l’attention : « Les hommes passent, les fonctions passent, les régimes passent, la République demeure. » Plus loin, il enfonce le clou : « Nous ne sommes tous que de passage. »
Voilà une vérité que l’ancien président semble désormais contempler avec une particulière acuité. Il aura fallu le 30 août 2023 et l’interruption brutale de son exercice du pouvoir pour que cette évidence prenne toute sa profondeur. Le pouvoir passe donc. Les fonctions passent. Même les présidents passent.
Et Ali Bongo paraît désormais vouloir transmettre cette sagesse aux autres. Il annonce d’ailleurs une prochaine prise de parole consacrée au PDG, à « son organisation, de son unité et de son avenir dans le nouveau contexte politique ». Le défenseur de la mémoire familiale pourrait donc bientôt redevenir acteur du débat politique.
La sagesse après le pouvoir
Il faut reconnaître à cette déclaration une tonalité inhabituelle. L’homme parle de « réconciliation », demande de ne « sacrifier personne » ni de « diaboliser personne » et invite à regarder « toute notre histoire » sans effacer personne. Une posture de hauteur, de retenue et d’apaisement qui tranche singulièrement avec l’image du pouvoir qu’il a longtemps incarné.
Car derrière cette leçon de sagesse se dessine un paradoxe : les dirigeants découvrent parfois les vertus de la nuance lorsque le pouvoir leur échappe et que l’histoire commence à les regarder à son tour. Ali Bongo rappelle aujourd’hui que « les pouvoirs passent, les querelles passent ». Dont acte. Mais si les hommes passent et que la République demeure, alors la mémoire nationale, elle aussi, doit conserver les grandeurs comme les erreurs, les réussites comme les controverses, les actes comme les responsabilités.
L’ancien président termine par cette exhortation : « Le Gabon demeure éternel. Prenez en soin. » Alors, Ali Bongo a-t-il vraiment parlé ainsi ? Oui. Il a parlé ainsi après avoir perdu le pouvoir. Loin du palais et des attributs de la fonction, il semble avoir découvert les vertus du recul, de l’écoute, du respect et de la réconciliation. Le voilà désormais en pacificateur, en conciliateur, presque en moraliste de la République. Comme si la distance avec le pouvoir permettait enfin de regarder autrement ce que l’on ne voyait plus lorsqu’on était au centre de son exercice.
C’est là où le paradoxe devient le plus saisissant. Après quatorze années au sommet de l’État, celui qui exerçait l’autorité invite désormais à la mesure et au respect. Celui qui détenait le pouvoir rappelle aujourd’hui qu’il n’est que de passage. Comme si la perte du pouvoir avait rendu visible une sagesse que son exercice avait longtemps occultée.
Mais cette métamorphose tardive vaut surtout une leçon pour ceux qui gouvernent aujourd’hui. Le pouvoir n’est ni une propriété ni un privilège : c’est une charge, une responsabilité et un passage. Il faut donc le pratiquer avec justesse, justice et mesure, avec assez d’humanité pour ne pas avoir à découvrir, une fois parti, les vertus que l’on aurait dû faire vivre lorsqu’on était encore aux commandes.
Alors oui, Ali Bongo a parlé ainsi. Mais la véritable question n’est peut-être plus de savoir pourquoi il parle aujourd’hui avec tant de hauteur ; elle est de savoir pourquoi cette hauteur n’a pas toujours semblé être la règle lorsqu’il était au sommet. Le pouvoir finit, les fonctions s’effacent, les hommes passent. La République, elle, demeure. Et l’histoire, elle, conserve.
L’Évangile de Luc donne à cette responsabilité une formule d’une redoutable simplicité : « À qui l’on a beaucoup donné, on demandera beaucoup. » (Luc 12, 48). Voilà peut-être la véritable leçon de cette parole tardive : ceux qui reçoivent le pouvoir devraient se souvenir, au moment même où ils le détiennent, qu’ils auront un jour à rendre compte de la manière dont ils l’auront exercé.












