À l’heure où le pouvoir vante la transformation du pays par les infrastructures, la Nyanga offre un contre-récit embarrassant. Deux ans après l’annonce d’une dotation exceptionnelle de 7 milliards de FCFA, plusieurs chantiers censés traduire cet engagement présidentiel restent inachevés, à l’arrêt ou suscitent de sérieuses interrogations. Le dossier est désormais remonté jusqu’à la Vice-présidence du gouvernement, tandis qu’un audit de la Task Force et la convocation de 21 entreprises imposent une question simple : que sont réellement devenus les investissements annoncés ?
En 2024, dans le cadre de sa tournée républicaine, Brice Clotaire Oligui Nguema, alors Président de la Transition, avait décidé d’allouer 7 milliards de FCFA à chacune des provinces visitées. À l’échelle des neuf provinces, le potentiel atteignait au moins 63 milliards de FCFA. Pour la Nyanga, le financement devait soutenir l’eau, l’énergie, les infrastructures scolaires, les voiries urbaines, la santé, les logements administratifs, ainsi que l’agriculture et l’élevage.
Quand les images officielles se heurtent au terrain
Mais les images rapportées du terrain ont fissuré ce récit. Smartphone en main, Lionel Giovani Boulingui a parcouru Tchibanga, Mayumba, Moabi, Mabanda, Mongo et plusieurs villages pour documenter l’état des investissements. Ses vidéos montrent des ouvrages inachevés ou à l’arrêt et ont déplacé le débat : il ne s’agit plus seulement de savoir ce qui avait été promis, mais de vérifier ce qui a réellement été exécuté.

À Malembe, dans la Haute-Banio, deux logements attribués à EGPS sont signalés comme inachevés. À Moabi, la construction de l’école de l’EACMG, attribuée selon les informations rapportées à GBT Infrastructure, apparaît également inachevée. D’autres remontées évoquent des forages présentant des dysfonctionnements ou des interrogations sur leur conformité. Ces constats ne prouvent pas un détournement, mais posent une question simple : pourquoi des ouvrages budgétisés et financés ne sont-ils pas achevés ?
Jonathan Ignoumba, alors responsable politique de la province, a lui-même apporté des éléments de réponse. Dans ses explications publiques, il a reconnu l’existence de travaux non achevés et évoqué notamment la TVA, une mauvaise appréciation du marché ou les difficultés de certains prestataires. Il a également expliqué que les opérations avaient été conduites de gré à gré. Cette précision appelle à examiner avec rigueur les choix opérés, les entreprises retenues, les montants engagés et le niveau réel d’exécution de chaque marché.
Les justifications ne suffisent plus
Face aux interrogations, les responsables liés au dispositif ont multiplié les explications. Jonathan Ignoumba a contesté toute malversation et détaillé le mécanisme de gestion de l’enveloppe. Ulrich Manfoumbi Manfoumbi, ministre d’État et cadre de la Nyanga, est retourné sur le terrain début septembre pour constater l’état de plusieurs chantiers et rassurer sur leur reprise. Il a avancé notamment les difficultés d’approvisionnement, les contraintes techniques et les problèmes de trésorerie, tout en assurant que les travaux iraient à leur terme.
Mais ces explications ne peuvent clore le dossier. Lorsque des milliards sont annoncés pour des équipements publics et que des bâtiments restent inachevés, la communication ne peut remplacer la reddition des comptes. Il faut désormais mettre les pièces sur la table : marchés, montants, paiements, taux d’exécution, avenants, réceptions et responsabilités.
L’audit arrive, puis 21 entreprises sont convoquées
Selon GabonReview, la Task Force chargée du contrôle et de l’audit s’est penchée sur les travaux financés par la dotation spéciale. Ses investigations auraient été achevées et un rapport transmis aux autorités compétentes. Son contenu n’est toutefois pas public. Il serait donc imprudent d’en inventer les conclusions ou d’affirmer qu’il établit des détournements individuels.
Mais un fait est officiel : le 3 septembre 2026, la Vice-présidence du gouvernement, dirigée par Hermann Immongault, a convoqué les responsables de 21 entreprises attributaires de marchés financés par les 7 milliards. Leur présence était obligatoire. La liste comprenait notamment Speednet, KM BTP, M&F Afrique Consult, Bakita & Frères, EGET, GBT Infrastructure, Imar BTP, SCK BTP, SDM, SMF, SBD, Socob et Aljana. Cette convocation montre que le gouvernement demande des comptes sur l’exécution des marchés.
Alors, Oligui Nguema a-t-il été « roulé dans la farine » ?
La formule résume une colère qui traverse aujourd’hui la Nyanga, mais elle ne peut tenir lieu de conclusion administrative ou judiciaire. Les faits disponibles sont néanmoins sévères : l’engagement présidentiel était clair, l’argent avait été annoncé pour des projets identifiés, des marchés ont été attribués, et plusieurs ouvrages restent inachevés ou problématiques. Cela révèle au minimum une défaillance grave dans la préparation, l’attribution, le contrôle et le suivi des travaux.
Si l’on veut savoir si le chef de l’État a été induit en erreur par certains collaborateurs, une seule voie est sérieuse : publier les résultats complets de l’audit, pièces à l’appui. Les Gabonais doivent savoir qui a proposé les projets, qui a choisi les entreprises, qui a signé les engagements, combien a été payé à chacun, quels travaux ont réellement été exécutés et qui a validé leur avancement. La transparence n’est pas un supplément de communication ; elle est la condition de la confiance publique.
La Nyanga ne demande finalement qu’une chose : que les 7 milliards cessent d’être une histoire racontée à travers des images et des justifications, pour devenir une comptabilité publique vérifiable, chantier par chantier, franc par franc. Tant que cette vérité documentée ne sera pas rendue publique, le soupçon restera plus fort que les discours. Et dans une République qui prétend faire de la redevabilité un principe de gouvernance, c’est déjà un échec suffisamment grave.












