En marge des festivités de la célébration de la 3e Edition de la Fête de la Libération à Makokou, l’opération du Samu Social Gabonais a permis à vingt personnes atteintes de cataracte de recouvrer la vue. Une prouesse médicale qu’il serait injuste de minimiser. Mais dans les déclarations de Wenceslas Yaba, son coordonnateur général, l’exploit sanitaire semble parfois se doubler d’une communication qui valorise son institution tout en renvoyant une image particulièrement sévère du système de santé classique. Entre autopromotion, appel appuyé à l’attention présidentielle et absence de réponse sur le suivi médical, une question demeure : que reste-t-il de cette médecine une fois les projecteurs éteints ?
Il faut d’abord rendre à César ce qui lui appartient. Vingt personnes souffrant de cataracte ont retrouvé la vue grâce à l’intervention du Samu Social à Makokou. Pour ces patients, le résultat est concret, immédiat et profondément humain. Il ne saurait être nié, encore moins dévalorisé. Mais la prouesse médicale n’interdit pas l’analyse du discours qui l’accompagne. Wenceslas Yaba n’a pas seulement présenté le bilan de son opération. Il a également insisté sur les insuffisances du dispositif sanitaire local. Sa formule est particulièrement lourde de sens : « S’il vous plaît, il n’y a pas d’ophtalmologistes ici, il n’y en a jamais eu. »
La déclaration interpelle par ce qu’elle dit du système de santé, mais aussi par ce qu’elle renvoie de l’image du Samu Social. En soulignant ainsi l’absence totale d’ophtalmologistes à Makokou, le patron du Samu Social donne implicitement à voir son institution comme celle qui arrive là où le système classique aurait échoué, comme si l’un était capable de faire en quelques jours ce que l’autre ne parvient pas à assurer dans la durée.

Le contraste est saisissant : d’un côté, une structure mobile capable de réunir rapidement des professionnels et de réaliser des interventions spécialisées ; de l’autre, un système hospitalier public présenté comme incapable de maintenir un spécialiste dans une capitale provinciale.

La question n’est évidemment pas de reprocher au Samu Social son efficacité. C’est au contraire cette efficacité qui devrait servir de point de départ à une réflexion sur l’organisation du système sanitaire. Car lorsqu’une structure humanitaire itinérante donne l’impression d’être mieux organisée, plus réactive et mieux dotée que le dispositif sanitaire permanent, c’est toute la politique de santé publique qui se retrouve interrogée.
De la médecine à la communication politique
Une autre déclaration de Wenceslas Yaba mérite attention. En évoquant les résultats de l’opération, il affirme : « Tout ceci a été rendu possible grâce à la mansuétude et l’empathie du Président de la République, chef de l’État, chef du gouvernement. » Le choix des mots n’est pas anodin. La mansuétude. L’empathie. Deux termes qui placent l’action sanitaire sur le terrain de l’émotion et de la bienveillance présidentielle. Or, le rôle du chef de l’État ne peut être réduit à celui d’un généreux bienfaiteur permettant, par compassion, la réalisation d’une opération médicale.
Brice Clotaire Oligui Nguema est chef de l’État. Son rôle ne se limite pas à manifester de l’empathie à l’égard des populations. Il consiste notamment à garantir la continuité de l’État, le fonctionnement des institutions et l’accès des citoyens aux services publics.
Présenter l’accès aux soins sous l’angle de la « mansuétude » présidentielle peut donc apparaître comme une forme de communication politique davantage destinée à attirer l’attention du sommet de l’État qu’à rappeler la nécessité d’une politique sanitaire structurée.
Le paradoxe est alors évident : plus l’intervention du Samu Social est présentée comme dépendant de l’attention présidentielle, plus elle risque de faire passer au second plan la question essentielle de la construction d’un système de santé capable de fonctionner indépendamment des circonstances, des cérémonies et des interventions exceptionnelles.
La santé publique ne peut être une affaire d’émotion. Elle est une responsabilité institutionnelle.
Qui assurera le suivi des patients ?
C’est probablement la question la plus importante que soulève cette opération et qui demeure en suspens derrière l’éclat des résultats annoncés. Vingt personnes ont retrouvé la vue. Très bien. Mais que se passe-t-il après l’intervention ?
Qui assure le suivi postopératoire ? Dans quelle structure les patients seront-ils reçus en cas de complication ? Où consulteront-ils pour leurs contrôles ? Et surtout, vers quel ophtalmologiste pourront-ils se tourner à Makokou si, comme l’affirme Wenceslas Yaba, « il n’y en a jamais eu » ? C’est ici que les limites d’une médecine essentiellement ponctuelle apparaissent.
Une intervention chirurgicale ne s’arrête pas nécessairement au bloc opératoire. Elle suppose un suivi, des contrôles, une capacité à prendre en charge d’éventuelles complications et une continuité des soins. Or si le spécialiste n’existe pas localement, la question du lendemain devient aussi importante que celle du jour de l’opération. Le Samu Social peut venir, intervenir, traiter et repartir. Mais l’hôpital, lui, doit rester.
C’est précisément cette différence qui doit être placée au cœur du débat. Une mission médicale itinérante peut répondre à une urgence. Elle ne peut pas assurer à elle seule la permanence sanitaire d’une province.
Il faudra bien reconstruire l’hôpital de la République
Le véritable enjeu est donc ailleurs. Il réside dans la capacité du Gabon à reconstruire un système sanitaire permanent, suffisamment solide pour que les populations n’aient pas à attendre le passage d’une mission exceptionnelle pour bénéficier de soins spécialisés.
Le Samu Social peut être un complément précieux. Il ne devrait pas devenir le substitut du système hospitalier.
À force de laisser les structures sanitaires publiques manquer de spécialistes, d’équipements ou de moyens de fonctionnement, le pays risque de créer une situation paradoxale : plus le Samu Social réussit ses interventions ponctuelles, plus il expose les insuffisances du système permanent qu’il vient momentanément suppléer.
Et à force de négliger l’hôpital de la République, les Wenceslas Yaba de demain trouveront toujours davantage de carences à dénoncer et, surtout, davantage de tribunes pour mettre en valeur leurs propres opérations.
Le problème n’est donc pas que le Samu Social soigne. Le problème serait que le pays finisse par considérer normal qu’il faille attendre le Samu Social pour être soigné.
La véritable réussite ne sera pas seulement de permettre à vingt personnes de recouvrer la vue à Makokou. Elle sera de faire en sorte que demain, dans cette même ville, un patient puisse consulter un ophtalmologiste sans attendre une caravane médicale, bénéficier d’une intervention sans attendre une cérémonie et assurer son suivi sans avoir à parcourir des centaines de kilomètres.
La prouesse médicale du Samu Social mérite d’être saluée. Mais elle ne doit pas devenir une publicité pour les carences du système qu’elle vient momentanément pallier, ni présenter le Chef de l’État comme un simple bienfaiteur distribuant, au gré des circonstances, les fruits de sa mansuétude.












