À quelques heures d’une visite d’État, qui voit Brice Clotaire Oligui Nguema fouler le sol français en hôte d’honneur, une question s’impose, dérangeante mais nécessaire : la France et le Gabon oseront-ils enfin déchirer, ensemble, la page la plus sombre de leur histoire commune ? Car derrière les honneurs protocolaires et les discours convenus sur l’amitié franco-gabonaise, il y a un passé qui pèse encore de tout son poids : celui de la Françafrique.
La Françafrique, ce n’est pas un fantasme de tribune. C’est un système documenté, organisé, assumé jusque dans les mémoires de ses propres acteurs. Coups d’État couverts ou orchestrés, régimes maintenus à bout de bras contre la volonté de leurs peuples, financements politiques occultes remontant vers Paris, placements financiers et immobiliers douteux logés dans les capitales occidentales : le Gabon, depuis les indépendances, a servi de laboratoire à ce système autant que de victime.
Bourgi, le témoin qui a trop parlé
S’il fallait une preuve vivante que ce système n’appartient pas à la légende, elle a un nom : Robert Bourgi. L’avocat, longtemps émissaire officieux entre les palais présidentiels africains et les cabinets ministériels français, a lui-même levé le voile sur des décennies de pratiques que d’aucuns préféraient croire révolues. Ses propres déclarations publiques sur les valises d’argent liquide acheminées vers Paris ne sont plus des rumeurs de couloir : elles sont devenues des faits qu’il a assumés à visage découvert. Ce témoignage, aussi gênant soit-il pour les deux capitales, doit être pris pour ce qu’il est : la confession d’un système, pas l’anecdote d’un homme.

Des signes, mais pas une garantie
Il faut le reconnaître avec honnêteté : rien, dans le profil d’Emmanuel Macron, ne le rattache directement à ces pratiques d’un autre âge. De même, Brice Clotaire Oligui Nguema, porté par un discours de rupture depuis son arrivée au pouvoir, ne semble pas homme à renouer avec les compromissions de ses prédécesseurs. Ce constat mérite d’être posé sans cynisme excessif.
Mais un système ne meurt jamais avec les hommes qui l’incarnaient. Il survit dans les réseaux, les habitudes, les intérêts acquis. Il y a toujours, quelque part entre Paris et Libreville, ces forces de l’ombre qui préfèrent la diplomatie des coulisses aux décisions transparentes, ces inerties institutionnelles qui ont tout à perdre à la clarté. La Françafrique ne se dissout pas par décret ; elle se combat, patiemment, contre ceux qui ont intérêt à sa survie discrète.
Il est temps de déchirer cette page
Cette visite d’État ne doit pas être un simple exercice de style diplomatique. Elle doit être l’occasion, pour les deux chefs d’État, de poser des actes concrets : transparence sur les avoirs, rupture assumée avec les réseaux d’influence occultes, reconnaissance politique du tort fait aux peuples africains par des décennies de complicités.
Le Gabon a payé cher cette page noire : instabilité chronique, pillage des ressources, dirigeants installés ou maintenus contre l’intérêt national. La France, elle, a nourri sa realpolitik au prix de sa crédibilité morale. Ni Paris ni Libreville ne peuvent prétendre tourner cette page en la laissant simplement se refermer d’elle-même. Il faut la déchirer, publiquement, avec courage, faute de quoi elle continuera, sous une forme ou une autre, à hanter les deux nations et maintenir le Gabon dans la mauvaise gouvernance.
Tous les espoirs sont permis !
Agnès Laplumacerbe (Envoyée spéciale)









