Le Gabon vit une période charnière de son histoire. La Transition a ravivé l’espoir d’une gouvernance fondée sur la transparence, la responsabilité et le respect des valeurs de la République. Partout, les citoyens réclament la fin de la corruption, des détournements de deniers publics, des passe-droits et de l’impunité. L’exigence d’une gestion exemplaire des affaires publiques est devenue une aspiration nationale.
Pourtant, derrière ce consensus apparent se cache un paradoxe qui risque de compromettre cette ambition.
Les réseaux sociaux, devenus le principal baromètre de l’opinion publique gabonaise, révèlent une contradiction récurrente. Les mêmes citoyens qui dénoncent avec vigueur l’impunité changent parfois de position lorsque la rigueur de l’État s’exerce contre une personne qu’ils connaissent, apprécient ou soutiennent. Les principes cèdent alors la place à l’émotion. Les sanctions sont jugées excessives, les responsabilités sont relativisées et l’on invoque le pardon, la compassion ou encore l’argument selon lequel « d’autres ont fait pire sans jamais être inquiétés ».
Cette manière de raisonner est préoccupante. Elle révèle une banalisation progressive de l’immoralité publique et l’installation d’un dangereux paradigme : celui de la hiérarchisation de l’immoralité. Autrement dit, il existerait des fautes plus ou moins graves non pas en fonction des faits, mais en fonction de la personne qui les commet. Il y aurait ainsi de « bons » et de « mauvais » auteurs, des détournements plus acceptables que d’autres, une corruption que l’on condamne et une autre que l’on excuse.
Or, un État de droit ne peut fonctionner sur une telle logique. La loi ne connaît ni les affinités, ni les émotions, ni les préférences. Elle s’applique avec la même exigence à tous.
L’affaire récente relative au chantier d’un mausolée symbolique illustre parfaitement cette contradiction. Afin de promouvoir la préférence nationale, un opérateur économique gabonais s’est vu confier la réalisation de cet ouvrage. Selon les informations largement relayées dans le débat public, il aurait bénéficié d’un règlement intégral de son marché, alors même que les fournisseurs de l’État sont habituellement soumis à un circuit de paiement progressif. Cette mesure exceptionnelle traduisait une volonté politique : faire confiance à une entreprise nationale et lui donner les moyens de réussir.
Mais la confiance appelle toujours une responsabilité accrue.
Près de trois ans plus tard, à quelques jours de la célébration de la fête nationale, le chantier demeurait pourtant largement inachevé. Lors d’une visite inopinée, le Président de la République a exprimé son mécontentement. Face aux explications de l’entrepreneur, qui mettait en cause certains fournisseurs qu’il affirmait avoir déjà payés, le Chef de l’État a rappelé un principe fondamental : le titulaire du marché demeure seul responsable de la bonne exécution de ses obligations. Il lui a fixé un ultimatum en annonçant une nouvelle visite avant les festivités.
Que cet objectif soit réalisable ou non au regard de l’état d’avancement des travaux n’est pas l’essentiel.
Le véritable enseignement réside dans les réactions observées sur les réseaux sociaux. Une partie importante des internautes, pourtant très critique envers la corruption et les détournements de deniers publics, s’est immédiatement mobilisée pour demander au Président de faire preuve de clémence envers l’opérateur économique.
C’est là que se manifeste le paradoxe gabonais.
Comment peut-on réclamer quotidiennement la fin de l’impunité et demander, dès qu’une sanction se profile, que l’on fasse une exception ? Comment peut-on exiger une rupture avec les anciennes pratiques tout en souhaitant que les conséquences de cette rupture soient atténuées lorsqu’elles concernent une personne envers laquelle on éprouve de la sympathie ? Comment construire une République exemplaire si la loi devient négociable selon les circonstances ?
L’argument consistant à dire que « d’autres ont fait pire » est tout aussi préoccupant. Dans un État de droit, une injustice passée ne justifie jamais une nouvelle indulgence. Elle impose, au contraire, de corriger les insuffisances d’hier par une application plus rigoureuse de la loi aujourd’hui. Sinon, l’impunité devient un droit acquis et non une anomalie à combattre.
Le véritable obstacle au développement du Gabon n’est donc pas uniquement économique, administratif ou institutionnel. Il est également culturel. Une nation ne peut progresser durablement lorsque les principes sont invoqués contre les autres, mais relativisés lorsqu’ils concernent nos proches, nos connaissances ou ceux qui bénéficient de notre sympathie.
La Transition ne sera pleinement réussie que si elle s’accompagne d’une transition des mentalités. Le changement ne consiste pas seulement à remplacer des hommes ou à réformer des institutions. Il suppose une nouvelle culture de la responsabilité, où chacun accepte d’assumer les conséquences de ses actes, sans chercher refuge derrière les émotions, les relations ou les précédents.
L’éducation à la citoyenneté et aux valeurs de la République devient dès lors un impératif national. Nous devons réapprendre que la probité ne se négocie pas, que la responsabilité accompagne toujours la confiance et que la préférence nationale ne saurait être un privilège sans contrepartie. Elle exige, au contraire, davantage d’exemplarité.
Le véritable patriotisme ne consiste pas à protéger les auteurs de manquements parce qu’ils sont des nôtres. Il consiste à défendre les mêmes principes pour tous, sans distinction. C’est à cette condition que le Gabon pourra rompre définitivement avec la culture de l’impunité, restaurer la confiance dans ses institutions et bâtir un État de droit solide, condition indispensable à son développement.
La révolution des institutions est nécessaire. Mais elle demeurera inachevée tant qu’elle ne sera pas accompagnée d’une révolution des consciences.
Ernestine Manga Vous, sociologue
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